Chapitre 1: Si la volonté se heurte à la Raison

   Le bruit des armes résonnait dans le jardin d'entrainement des principautés. Aucun son autre que le bruit sur fer contre le fer ne retentissait dans ce lieu si paisible lorsqu'aucun combat ni était mené. Mais seul l'effort et la concentration ressortait en ce lieu témoin de ces centaines de duels.

   Et au milieu de ces combattants à la concentration infaillible, seul un marchait calmement entre les épées, les arcs, les sorts manqués... Il marchait et observait ses compagnons d'un œil expert entre deux mèches de cheveux blanc, cherchant la moindre faille, la moindre erreur de la part de l'un d'entre eux.

   -"Lypsiel!"

Une principauté se retourna vers le Célestien qui le surveillait depuis déjà quelques minutes. Le front en sueur, elle inclina la tête en signe de respect.

   -"Principauté Lenwë."

Lenwë l'observa un instant, elle, son arme, son adversaire, avant de finalement prendre la parole.

   -"Tu oublies de te protéger. Lorsque tu jette un sort, ne néglige pas ta garde. Tes ouvertures se voient facilement et il est aisé d'en profiter."

Il s'éloigna à nouveau, laissant les deux combattant reprendre leur lutte pour repartir observer les autres couples ou trio. Il s'arrêtait de temps en temps, prodiguant ses conseil, ses observations à ceux dont les erreurs étaient trop importantes. Et plus le temps passait, plus l'effort était important, plus la concentration se devait d'être sans faille. Un combat n'est qu'une affaire de volonté, au final. Les capacités ne peuvent servir que si le combattant est prêt à les employer en connaissant les risques.

   Lenwë s'arrêta devant un nouveau groupe de Principauté où l'un des deux était visiblement mis en difficulté. Le Célestien observa leur combat un instant, leur geste, attitude, jusqu'à la moindre de leur réaction ou même frémissement des muscles. Un fin filet de sang coulait d'un coupure sur sa joue.

   -"Arrêtez-vous un instant."

Les deux Principautés s'arrêtèrent au milieu d'une attaque et se retournèrent vers lui, attendant ses ordres. Lenwë s'approcha du plus petit des deux adversaire qui se tenait droit, appuyé sur la lance qu'il serrait de sa main droite.

   -"Prend garde. La défense peut être une arme redoutable mais également un piège mortel si l'on ne sait pas l'utiliser. Que ce soit par magie ou en usant de ton arme, ne te défend que lorsque c'est nécessaire, et toujours avec l'objectif de contre-attaquer à la moindre erreur de ton adversaire. Ne t'épuise pas inutilement."

Le Célestien se retourna vers le second combattant, le regard dur et froid, empli de reproche.

   -"A ce niveau, la force physique n'est pas ce qui compte le plus, Araniel !  Si ta force n'est que force et non habileté et finesse elle ne vaudra rien."

Il tourna le dos au couple de combattant et s'éloigna, continuant sa ronde. Mais, au bout de quelques pas, un sabre vint se ficher à ses pied, le stoppant brusquement dans sa surveillance. Il se retourna à nouveau, faisant face à la principauté qui venait de le défier et qui le regardait désormais avec colère et rage.

   -"Qui es-tu pour oser me donner des conseils?" S'écria Araniel avec force. "Je ne subirais pas l'affront d'être critiquer par moins ancien que moi! De quel droit Maître Haniel t'accorde t'il plus de privilèges qu'à nous alors que tu n'es encore qu'un novice?!"

Araniel s'avança vers Lenwë et se planta juste devant lui. Le surplombant de deux têtes et d'une carrure bien supérieur à la sienne, il le toisait de toute sa puissance et le provoquait de toute sa suprématie alors qu'il ramassait son arme fichée dans le sol.

   -"L'ancienneté ne représente rien, Principauté Araniel. Et pourtant tu la considère comme un critère valorisant. Le savoir et la maturité n'est pourtant proportionnel qu'uniquement lorsque nous y consacrons du temps."

   -"Affronte moi maintenant et nous déterminerons qui deux nous deux est le plus mature."

Il pointa son sabre vers le Célestien qui ne bougea pas d'un pouce, attendant visiblement qu'Araniel ne se décide à l'attaquer.

   -"Qu'attend-tu, Lenwë? Ne souhaites-tu pas te défendre? Ou me sous-estimes-tu à ce point?"

   -"Je peux te vaincre sans recourir aux armes. Ne présumes pas de ta force ou elle se retournera contre toi."

De colère, Araniel se jeta sur Lenwë qui évita simplement l'attaque d'un bond en arrière. Autour d'eau, tous s'était arrêté de combattre pour observer ce duel que tous devrait livrer un jour ou l'autre. Araniel était la force pur, plus grand et plus robuste que la plupart des Principautés. C'était une des raison pour lesquelles la plupart des combattants le craignait et évitaient  tout affrontement avec lui.

   Mais Lenwë ne se laissait pas décontenancer, évitant tous les assauts de seulement quelques centimètres d'un simple bond. Et plus il esquivait les attaques, plus Araniel combattait avec rage, dispensant ses coup avec force, sans autre but que de toucher, et toujours toucher. Frapper pour frapper, peut importe la manière tant que le but est atteint.

   Puis, un sort. Simple, rapide, il avait suffit qu'une parole pour le déclencher. Une pluie d'éclair s'abattit sur Lenwë qui se créa une barrière protectrice d'un seul geste. Mais, dissimulé dans les éclairs, il ne vit pas Araniel s'élancer vers lui, lame en avant. Ce ne fut que lorsque le dernier éclair disparut qu'il ne comprit la feinte de son adversaire et l'évita à la dernière seconde en sautant alors que le sabre venait se ficher à l'endroit où il se trouvait une seconde plus tôt.

   Profitant du déséquilibre de son adversaire du à son attaque manquée, Lenwë se servit du dos de son opposant comme réception, le propulsant lourdement contre le sol. Ce n'est que lorsqu'il voulut se relever qu'il sentit un contact froid sur sa nuque et compris qu'il avait perdu le combat.

   -"Tu attaque sans réfléchir et tes gestes sont simple à prévoir. Ton sort était faible, trop faible pour être une véritable attaque directe. Dissimuler pour mieux attaquer, la règle basique."

D'un geste rageur, Araniel écarta l'épée du Célestien à l'aide de son sabre et se remit en position d'attaque, prêt à en découdre pour une seconde manche.

   -"Il suffit !"

Les Principautés qui les regardaient s'écartèrent pour laisser passer le Célestien qui avait haussé la voix et qui se stoppa devant les deux combattant. Habillé de l'habit Céleste, une longue toge blanche aux manches larges et ornait de la ceinture bleu roi des Principautés, ses courts cheveux blonds encadraient sur son front un diadème d'argent sur lequel était posé un saphir faisant ressortir la couleur de ses yeux. Ornement simples et discret mais dont le symboles n'était autre que celui que portait chaque maître des Ordres Céleste.

   -"Maître Haniel." S'exclamèrent les deux Principautés d'une seule voix.

   -"Ce combat n'a pas lieu d'être. Relevez-vous."

Docilement, les deux Célestiens se relevèrent et firent disparaître leur armes, attendant patiemment que leur interlocuteur ne prenne la parole.

   -"Tu devrais prendre garde aux conseils que l'on t'adresse, Principauté Araniel. L'emportement est un ennemi à combattre et les paroles de Lenwë sont le reflet de la vérité." Haniel se retourna vers Lenwë et lui fit signe de le suivre. "Viens, j'ai une nouvelle à t'annoncer."

Lenwë hocha la tête et suivi Haniel alors qu'il s'éloignait à travers la foule qui reprenait peu à peu ses combats. Il ne s'arrêta qu'un instant devant un Célestiens aux cheveux d'un noir de jais qui attendait patiemment à l'écart des autres principautés.

   -"Niriel? Puis-je te confier l'entrainement l'espace d'un instant?"

   -"Bien sur, Maître Haniel."

Le brun s'éloigna en direction des combattants en adressant un signe de tête à Lenwë qui répondit par un mince sourire avant de sortir du jardin d'entraînement en compagnie du maître des Principautés dans le silence le plus total.

   -"Veuillez m'excuser pour le combat avec Araniel" Interrompis brusquement Lenwë alors qu'ils pénétrait dans un couloir en marbre. "Je n'aurais pas du..."

   -"Tu n'as pas à me présenter d'excuse." Interrompis Haniel sans se retourner. "Tu n'es pas en cause. L'impatience et l'orgueil se fait de plus en plus présent chez les Célestiens."

   -"Et c'est pourtant ce qui nous est le plus néfaste."

   -"La quête de la force varie de bien des manière selon les personnes. Soif de pouvoir ou désir d'apprendre... Mais quelque en soit le but, il faut toujours savoir se stopper dans son ascension pour méditer et regarder à l'intérieur de soi. Vouloir trop et trop vite... Voila l'erreur que nous commettons aujourd'hui."

Haniel s'arrêta devant une majestueuse porte en châtaigner ornée de différents motif de plantes et de fleurs formant une arche au-dessus du bois. Haniel posa une main sur la poigner en se retournant vers Lenwë

   -"Mais là n'est pas le sujet. Tu es bien au-dessus de tout ça. Entre, nous avons des choses bien plus importantes dont il faut discuter."

Doucement, Lenwë entra dans le bureau d'Haniel, tête basse en signe de référence, se demandant bien de quoi le Maître des Principautés voulait s'entretenir avec lui pour avoir une discussion aussi confidentielle.

***

   Lenwë revint dans la salle d'entrainement de longues et nombreuses minutes plus tard, le visage crispé. Se plaçant au milieu du jardin, il utilisa la magie pour propager sa voix et annoncer la fin des exercices pour la journée, observant les Principautés faire disparaître leur armes et quitter la pièce les uns après les autres. Mais alors que tous tentaient de se frayer un chemin pour sortir, seul un Célestien essayait de remonter le flot, se dirigeant vers Lenwë, toujours immobile au centre du jardin. Facilement repérable à ses longs cheveux noir d'encre qui se détachaient des autres Célestiens habituellement blonds, il se fraya un passage jusqu'à son compagnon, le sourire aux lèvres, ses yeux émeraudes brillants d'un éclat de curiosité non dissimulé.

   -"Alors, que te voulait Maître Haniel?" Demanda t'il en lui donnant une frappe amicale sur l'épaule. "Etait-ce aussi important que cela n'en avait l'air?"

Lenwë l'observa un instant, le regard un peu perdu.

   -"Non.. ce..." Il secoua la tête pour se remettre les idées en place. "Ce n'était rien de très grave. Juste une mise au point... Sur quelques affaires."

Il détourna le regard en se grattant la nuque d'un geste nerveux. Ce que lui avait dit Haniel... Il avait encore besoin d'y réfléchir, ce n'était pas une décision qu'il devait prendre à la légère. Et il devait faire le point avec lui-même avant de commencer à en parler, ne serait-ce qu'avec Niriel.

   -"Ne soit pas si tendu, ça va aller."

Lenwë ne put s'empêcher de sourire. Quoi qu'il se passe, jamais Niriel ne se laisser démonter par ses réactions, et il était bien le seul à comprendre lorsqu'il avait besoin de réfléchir. Seul. Il releva la tête, mettant de coté ses préoccupation du moment pour se concentrer sur l'instant présent. Il aurait bien assez de temps pour réfléchir dans les jours à venir, rien ne servait de se presser.

   -"A ce propos, tu n'étais pas censé partir en mission de repérage?" Demanda t'il alors qu'ils se dirigeaient à leur tour vers la sortie.

   -"Je dois descendre sur Terre dans le courant de la journée, il me restait quelques petits détails à régler avant de me mettre en route."

   -"T'as t'on indiqué le temps de ta mission?" Le brun sembla réfléchir un instant avant de répondre.

   -"Je ne devrais pas, dans l'absolu, être absent plus de quelques jours."

Lenwë hocha la tête, et tourna au détour d'un couloir de marbre blanc, empruntant machinalement ce chemin qu'il avait parcouru tant de fois auparavant. Les deux Principautés continuaient à discuter, se racontant leur dernières missions. Ils avaient beau se connaître depuis des années, rares étaient les instants où ils avaient l'occasion de se voir plus de quelques minutes, entre les missions diverses et les responsabilités qui leur étaient allouées par les Supérieurs.

   -"Nous voici arrivé." Constata Niriel alors qu'ils se stoppaient devant une porte en bois. "Tu m'excuseras, mais je ne peux m'attarder. J'ai encore des broutilles de dernières minutes à régler."

   -"Je t'ai retenu bien assez longtemps."

Ils se regardèrent un instant avant que le brun ne lui tourne le dos et s'éloigne en lui faisant un signe de la main.

   -"Tu sais où me trouver, si tu en sens le besoin." Ajouta t'il avant de disparaître à l'angle du couloir.

Lenwë sourit de plus et fixa un long moment l'endroit où avait disparu son compagnon. Et c'est avec un soupir résigné qu'il poussa la porte de ses quartiers, la tête pleine de questions sans réponses.

***

   Le soleil brillait fortement sur les hauteurs du Jardin d'Eden, ses rayons lumineux faisant danser des dizaines de petits arc-en-ciel au sommet des Cascades de l'Oubli qui renvoyaient sur les feuilles des arbres alentours d'amusante formes colorés tel un immense miroir.

   Et là, au milieu de ce lieu baigné de la lumière divine, à l'ombre d'une branche, un enfant est assis contre le tronc d'un arbre et observe le paysage féérique qui s'offre à ses yeux, un moreau de fusain dans une main, et une feuille de papier en partie noircie sur l'autre.

   Certaines personnes pourraient affirmer qu'il se trouve assis là depuis des heures, immobile dans ce paysage, comme s'il en faisait parti, se concentrant intégralement sur son fusain qui courait sur son papier de manière presque naturelle. Spectacle intriguant que cet enfant, au milieu de ce monde ou presque plus personne ne prend le temps d'observer ce qui l'entoure, ou même simplement ne prend le temps de prendre du temps.

   Quelques curieux viennent d'ailleurs l'observer quelques instants, attiré par la beauté et le calme de cet étrange scène, la blancheur des cheveux du garçon semblant briller du même éclat que les fleurs blanche de l'arbre sur lequel il s'était appuyé. Mais ces Célestiens repartaient bien vite par manque de temps, retournant à leur tâches, et se demandant dans un coin de leur esprit ce que ce garçon pouvait bien faire, assis par terre.

   D'autres célestiens se contentaient de l'ignorer, passant à coté de lui sans même feindre de constater son existence, ou bien en lui jetant un regard empli de dédain et de supériorité, comme si flâner ainsi était un crime condamnable, comme si ce garçon n'avait pas sa place ici.

   Et dans la foule des Célestiens, seul un décida de finalement s'approcher de lui, un autre garçon, aux traits quelque peu plus vieux, ses cheveux aussi noir que de l'encre accrochés en une queue de cheval retombant jusqu'à ses épaules. Il s'approcha lentement, prenant bien gade à ne faire aucun bruit, l'herbe étouffant quelque peu le son  de ses pas, ne quittant pas des yeux le sujet de sa curiosité. Il finit par s'adosser au tronc de l'arbre, observant le travail de l'enfant par-dessus son épaule.

   Bien sur, le jeune homme l'avait entendu approcher, mais sa présence l'importait peu. Il continuait à dessiner, imperturbable dans sa concentration, à l'aise dans le silence interrompu seulement par quelques bruit de pas et de conversation des Anges passant à proximité. Trait par trait, avec la patiente qui caractérise les artistes, il retraçait fidèlement le paysage des Cascades, sous le regard fasciné et admiratif de son compagnon silencieux.

   Puis, brusquement, un éclat de voix légèrement plus fort que les autres brisa le silence ambiant.

   -"Eh! Vous avez vu!" S'exclama une voix féminine haut perché. "C'est Lenwë, le nouveau!" Le brun releva la tête du dessin qu'il observait, mais son auteur de bougea pas d'un pouce.

   -"Arrête Hanaël, parle moins fort!" Intervint une seconde personne, visiblement tendu.
   -"Il parait qu'il n'est là que depuis quelques jours et qu'il à déjà Maître Gabriel dans la poche!" Continua Hanaël sur le même ton, peu soucieux de se faire entendre ou non.

   -"Hein ?! Pourquoi Maître Gabriel prêterait attention à ce môme si rapidement?"

   -"Justement! Il parait qu'il est déjà parti en mission et qu'il aurait tué à lui seul le général Erwan!"

   -"Quoi? Tu veux dire le général au service du sous-prince Crias? Mais ce n'est encore qu'un gosse! Il parait que même Maître Zadkiel, Seigneur des Dominations, n'a pas réussi à le vaincre! C'est impossible qu'un Ange, et encore plus ce gamin, ait réussi à en venir à bout!"

   -"Et ce n'est pas tout!" repris la vois d'Hanaël ans un chuchotement juste assez audible pour qu'il parviennent aux oreilles de l'intéressé. "Il parait aussi qu'il aurait tué tous les Anges l'accompagnant dans sa mission pris d'un coup de folie."

Un silence lourd de non-dit accompagna sa déclaration alors que les deux Anges continuaient d'écouter silencieusement. Le brun jeta un regard au garçon qui n'avait même pas relevé la tête, continuant de tracer ses traits sur le papier. On aurait dit qu'il n'avait rien entendu de cette conversation des plus choquante, alors que le jeune brun aurait mis sa main à couper que ce n'était pas du tout le cas. Il reporta son regard sur le petit groupe d'Ange qui se lançait des regards dégoutés.

   -"Mais ce garçon est un monstre..." Reprit un des Anges, beaucoup plus doucement. "Que fait-il ici?" La dénommée Hanaël ne répondit pas et se contenta de hausser les épaules en reprenant sa route, sa dernière phrase ayant jeté un froid dans la conversation. Le bruit de leur pas s'éloigna peu à peu alors qu'ils reprenaient leur chemin en parlant à voix basse d'autres sujets beaucoup plus divertissants avant qu'ils ne disparaissent définitivement.

Quand les Anges se furent éloignés, Lenwë posa son fusain sur l'herbe verte et releva la tête, fixant un point invisible dans l'horizon de la Cascade. Immobile, ses cheveux blanc tombaient gracieusement le long de son visage, cachant l'expression de son regard.

   -"Lenwë, hein?..." Demanda soudainement l'Ange qui n'avait pas bougé de l'arbre, brisant le lourd silence qui s'était installé. "C'est un beau prénom."

Le garçon ne prit pas la peine de répondre, ignorant sa remarque comme il avait ignoré la conversation des autres Anges.

   -"Tu ne devrait pas leur prêtés attention" Continua le brun sans se soucier du silence de son interlocuteur. "Ce ne sont que des rumeurs, tout cela finira bien par se..."

   -"Non." Coupa brutalement Lenwë sans pour autant faire le moindre mouvement. "Ce ne sont pas des rumeurs." Sa voix était distante, son regard vague. Comme s'il se trouvait dans un lieu inaccessible pour le reste du monde.

   -"Quoi?"

   -"Ce qu'ils ont racontés c'est réellement passé." Lentement, le garçon aux cheveux blanc tourna la tête vers le brun, ancrant son regard dans celui émeraude de l'Ange qui resta figé sur place. "Toi aussi, tu penses que je suis un monstre?"

Le brun resta interdit devant ces yeux améthyste qui semblaient le fixer avec un mélange de sagesse, de tristesse et de résignation. Ce genre de regard qui vous transperce, et que seul les personnes ayant acquis  une longue expérience de vie sont capable de vous faire ressentir.

   Il resta silencieux un instant, stupéfait par cette question posée pourtant avec naturel, comme une conversation banale sur la pluie et le beau temps. Cette résignation qui était, au fond, la marque d'une profonde solitude.

   -"Non" Répondit-il lentement, soutenant son regard. "Ce n'est pas ce que je crois." Lenwë pencha la tête sur le coté, comme le ferait un petit animal qui ne comprendrait pas ce qu'on lui demande.

   -"Pourquoi?" Interrogea t'il, curieux d'avoir obtenu une pareille réponse.

   -"Je pense que le Seigneur possède assez de sagesse et de discernement pour savoir qui à sa place ici, et qui ne l'a pas." Lenwë resta un instant silencieux, considérant les paroles qui venait de lui être dites.

   -"Qui es-tu?" Finit-il par demander.

   -"Mon nom est Niriel."

   -"C'est étrange." Murmura le garçon en détournant le regard pour reprendre son fusain en main et reprendre sa contemplation du paysage. "Tu es le premier à me dire que j'ai une place ici."

   -"Parce que je le pense." Lenwë haussa les épaules.

Il remit une mèche de cheveux derrière son oreille pour dégager son visage et remit le collier en forme de lune qui pendait à son cou à l'intérieur de sa toge. Lentement, le fusain se remit à parcourir le papier, construisant peu à peu le paysage devant lui sous le regard attendri de Niriel qui s'assit à son tour, repliant sa jambe droite pour y poser son bras.

   -"Tu dessine bien, tu sais." Dit-il en jetant un nouveau coup d'œil au papier.

   -"Tout le monde pourrait en faire autant."

   -"Mais tout le monde ne le fais pas "Rétorqua t'il avec un sourire malicieux.

   -"Parce que plus personne ne prend le temps de contempler la beauté des choses."

Comme s'il avait senti le sourire de Niriel, il releva la tête de la feuille crayonné, et plongea à nouveau son regard dans celui de l'Ange avec un mélange de complicité et de défi qui faisait biller ses prunelles violettes.

   Le brun ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son ne sortit de ses lèvres. Il articulait des mots que Lenwë ne pouvait entendre. Ce dernier fronça les sourcils, écoutant attentivement. Mais plus il se concentrait sur les sons, plus il devenait sourd à ce qui l'entourait, alors qu'un brouillard de plus en plus épais obscurcissait sa vision, voilant les rayons du soleil.

   Et dans ce brouillard, un vague son lui parvint au travers du silence, un bout de phrase, comme prononcé du bout des lèvres, un faible écho perdu dans le brouillard blanchâtre.

   -"... venir ami?"

Et, à peine la dernière syllabe prononcée, perdue dans le vent, il fut engloutit par les ténèbres.

   Lenwë s'éveilla en sursaut dans son lit, nageant dans ses draps qui le retenaient prisonnier. Il pouvait sentir un mince filet de sueur couler le long de son dos, glissant le long de sa peau glacée, et il ne put s'empêcher de frissonner.

   Lentement, il passa une main sur son front humide, essuyant la sueur et écartant une mèche de ses cheveux blancs qui s'était collée sur son visage humide en essayant de reprendre une respiration lente et normale.

   -"Encore ce rêve..."

Il se laissa retomber sur son matelas, sentant son cœur battre rapidement dans sa poitrine. Il jeta un regard à la fenêtre. Dehors, la lune le narguait de sa lueur blafarde, faisant ressortir ses cheveux sur les draps en soie bleu ciel.

   Trois nuits que ce rêve le hantait. Trois nuits qu'il se rappelait inlassablement de cette scène, de cette rencontre avec celui qui était devenu plus que son meilleur ami, son confident. Et ce, depuis qu'il avait eu son entrevu avec Haniel. Comme si son esprit souhaitait le rappeler à l'ordre pour éviter de commettre une erreur. Mais il n'avait pas encore pris de décision, même s'il savait que s'il voulait connaître les réponses à ses interrogations, ils devrait accepter l'Offre d'Haniel.

   Il ferma les yeux en soupirant, essayant de retrouver le sommeil, mais sachant pertinemment que malgré tout ses efforts, celui-ci l'avait définitivement abandonné pour cette nuit.

***

   Trois coups bref contre la porte interrompis les pensées du Célestiens assis à son bureau de verre, la tête plongée dans les innombrables papiers disposés devant lui. Posant la plume qu'il tenait entre les doigts, il se leva de sa chaise et alla ouvrir la porte et se retrouver face à face avec la dernière personne qu'il espérait voir à cet instant.

   -"Niriel?!"

Le Célestiens lui sourit en pénétrant dans la pièce alors que Lenwë lui faisait signe d'entrer et s'installa sur l'un des deux fauteuil de la pièce.

   -"Surpris?"

Lenwë vint s'asseoir à coté de lui, l'étonnement se lisant encore sur ses traits.

   -"Je te croyais parti en mission! Evidemment que je suis surpris! Quand es-tu revenu?"

Niriel bascula sa tête en arrière pour la poser sur le dossier en poussant un léger soupir. En l'observant une seconde, Lenwë put constater que son visage était tiré par la fatigue, ses trait étouffés derrière une mince couche de poussière et de terre, laissant juste transparaître entre deux mèches emmêlées une entaille qui barrait son front.

   -"Quand... " Murmura t'il dans un souffle. "Il y a quelques heures. Je viens d'achever de faire mon rapport à Maître Haniel."

   -"Tu sembles épuisé. Veux-tu quelque chose à boire? "

   -"Merci, mais ça va aller. Nous nous sommes fait découvert  alors que nous étions sur Terre. Je ne sais pas comment ils ont réussi à nous percer à jour, mais ils nous ont tendus une embuscade. Heureusement, nous avons tous réussi à nous en sortir, mais Elniel s'est fait gravement blessé. Il est chez les guérisseur en ce moment."

   Lenwë écarquilla les yeux. Rares étaient les démons sur Terre étant dans la possibilité de surprendre des Célestiens et surtout, de les mettre dans une situation si délicate. Surtout des démons étant restés un certain temps sur Terre, l'atmosphère se dégageant de ce monde étant nocive - autant pour les démons que pour les Célestiens.

   A court de mots, Lenwë se leva pour venir s'asseoir sur l'accoudoir de son compagnon.

   -"Ne bouge pas."

Il posa calmement la paume de sa main sur le front de Niriel, concentrant son énergie dans sa main. Une faible lumière enveloppa un à un ses doigts, puis sa paume, son poignet. Et, alors qu'une chaleur agréable se répandait dans le corps du brun, la blessure sur son visage se refermait lentement, effet de la magie du Célestien.

   -"Tu sais, ce n'était pas très grave." Fit remarquer le brun quand Lenwë eut enlever sa main de son front.

   -"Tu n'as rien d'autre?"

   -"C'est bon, Lenwë, ça va aller. Je vais bien."

Il leva les yeux et fixa le Célestiens un long moment. Etrangement, Lenwë crut lire dans ce regard une interrogation silencieuse à son encontre, ce genre de questions que l'on devine sans jamais oser les muer en paroles.

   Lenwë comprenait bien le sous-entendu dans ce regard fier et déterminé, mais n'était pas encore prêt à y répondre, à assumer la conséquence de cette décision qu'il n'avait, pourtant, pas encore prise. Et le fait que Niriel lui fasse comprendre qu'il attendait de sa part un acte spontané, qu'il y avait pensé, lui aussi, durant ces quelques jours, ne le faisait que douter un peu plus. La balance pour déséquilibré était en train de retrouver son aplomb d'origine.

   Alors il se contenta de détourner le regard, refus consciencieux de donner une réponse claire à ce brouillard qui s'installer entre eux. Et Niriel, comprenant en ce simple geste que son compagnon ne répondrait pas à ses attentes, n'insista pas, respectant sa décision, prêt à patienter le temps qu'il faudrait.

   -"Je suis désolé, je te retarde."

Il se releva en rattachant ses cheveux bruns en une fine queue de cheval et s'avança vers la sortie.

   -"Haniel m'a prévenu que tu devais partir en mission aux enfers, dans les Terres Infernales."

   -"Tu sais bien que tu ne me dérange jamais." Il désigna son bureau sur lequel trainait encore sa plume et quelques feuilles éparpillées. "Je réglai quelques menus détails avant de partir."

Niriel lui sourit et ouvrit la porte.

   -"Cela n'empêche pas le temps de s'écouler. On se reverra quand tu seras revenu."

Il passa la porte, fermant la porte, mais stoppa son geste avant que celle-ci ne se referme.

   -"Tu... ferais bien de te reposer un petit peu, tu as mauvaise mine."

La porte se referma, laissant un arrière-goût amère au Célestien qui resta un moment immobile, fixant la porte d'un air étrange. Depuis toute ces années, c'était bien la première fois qu'il se retrouvait dans une pareille situation.

   Hésiter autant, ne pas réussir à parler à Niriel, qui pourtant, il le savait parfaitement, n'hésiterait pas un instant à l'aider pour prendre une décision... Et cette nuance de déception dans la voix du brun alors qu'il franchissait la porte... Lenwë se laissa retomber sur le fauteuil en se massant les tempes. Plus le temps passait, et plus son esprit s'embrouillait de détails, de possibilités d'avenir et de remords.

   Un courant d'air fit s'envoler une feuille de son bureau qui atterrit à ses pieds. Il se baissa pour la ramasser, se rappelant par la même occasion qu'il avait une mission à accomplir dans les plus bref délais.

   Il ferma la fenêtre entrouverte d'ouvrir la porte, regardant une dernière fois derrière lui avant de finalement emprunter le même couloir que Niriel un instant plus tôt sans aucun regard en arrière.

  Encore troublé par sa conversation avec Niriel, Lenwë marchait à grandes enjambées en direction de l'Arbre de Séphiroth, porte qui le mènerait à sa prochaine mission. Peut-être cela lui changerait-il les idées, après tout. Ou tout du moins, l'espérait-il, même s'il en doutait partiellement.

   Pourquoi n'arrivait-il pas à lui parler? C'était bien la première fois qu'il connaissait un tel blocage avec Niriel. Lui qui d'habitude arrivait à le mettre en confiance et lui faire dire tout ce qu'il avait sur le cœur...Etait-ce ce simple rêve qui l'avait à ce point perturber? Sa rencontre avec la Principauté était pourtant un souvenir pour le moins heureux... De quoi son subconscient voulait-il le mettre en garde? Ce n'était qu'un rêve parmi d'autre, il en avait fait de bien plus étrange, et de bien plus perturbant avant celui-ci.

   "Tout ceci est totalement stupide" pensa Lenwë alors qu'il atteignait enfin l'Arbre de Vie, la respiration un peu pantelante à cause de sa marche rapide au travers des corridors du Paradis. Un rêve, une décision... Une personne, au final. Tellement lié que les fils étaient inextricables les uns des autres.

   Il s'arrêta devant l'Arbre, ce monument unique, cherchant à calmer les battement de son cœur qui se répercutaient dans ses oreilles comme d'immenses tambours. Devant lui trônait un énorme tronc de plusieurs mètres de diamètre et dont la cime était dissimulée dans les nuages, hors de porté de l'œil des Célestiens. A la fois massif et costaud, mais aux formes rondes et élégantes, le feuillage épais dominait de toute sa hauteur l'immense plaine dans laquelle il se trouvait, vierge de toute autre décorations ou ornements.

   Au centre du tronc, creusé à même l'écorce, se trouvait un piédestal que la Principauté fixa un long moment. Prenant la forme d'un grande table de chevet, il adoptait une base carré en forme d'escalier dont les quatre pieds étaient chacun composés de deux branches torsadées. Le plateau était simple, de la même taille que la base du petit monument, et décoré de quelques inscriptions et dessins représentant en un schéma abstrait l'ensemble du Ciel, de la Terre et de l'Enfer. Au creux de ce plateau, une sphère, creuse, servant de refuge à un éclat de pierre blanc de la taille d'un poing qui semblait illuminer tout le jardin aux alentours.

   Lenwë s'en approcha doucement, ayant retrouver son calme et sa sérénité à la simple vue du de ce spectacle magique et envoûtant. Chaque fois qu'il mettait les pieds ici, il ne pouvait s'empêcher d'admirer cette minuscule pierre qui semblait pouvoir se briser à la moindre pression un peu trop forte, mais qui envoyait pourtant tout autour d'elle une énergie incommensurable qui était capable de calmer instantanément les esprit les plus fougueux et impétueux.

   La pierre des Célestiens, le cristal divin. Ce trésor que le Paradis protégeait envers et contre tout, joyaux de ces cieux. Cette fameuse pierre qui, dit on, aurait avec son opposé, la pierre du Diable - qui se trouve actuellement dans les profondeurs de l'Enfer, réussi à créer cet arbre qu'est l'Arbre de Vie. Personne ne savait exactement d'où venait cette énergie impressionnante, même si certaines rumeurs racontent que Dieu lui-même était à l'origine de cette création.

   Lenwë secoua la tête et sortit de ses pensées. Le mystère créait toujours l'agitation et était propice aux rumeurs. Tout ceci n'était qu'un compte, une légende, comme tant d'autre auparavant. Il s'avança jusqu'à atteindre l'autel qui lui arrivait à la taille, et glissa sa main sous la sphère, recouvrant la pierre. Et, malgré sa main, son éclat ne baissa pas un seul instant.

   Il ferma les yeux, et se laissa envahir par l'énergie du cristal qui envahit son corps, cellule par cellule. Il pouvait sentir son pouvoir s'infiltrer à travers lui, réchauffant son corps, apaisant son âme. Il lui suffisait de penser à sa destination, les désert infernale, et de la prononcer pour qu'il se retrouve à l'endroit souhaité. Seul quelques choix étaient possibles, entre la Terre, les Enfers ou les Limbes... Il bloqua son esprit sur une image précise de sa destination, et murmura dans un souffle:

   -"Désert infernal."

Une lueur vive tel l'éclair éclaira l'endroit où il se trouvait l'espace d'une demi seconde. Lorsque cette dernière s'évanouie, Lenwë avait disparu.

***

   Du rouge, à perte de vue. Un désert qui s'étendait sur une distance qui ne peut être décomptée. Pas de soleil, juste une chaleur étouffante. Pas de vie, aucune âme. Juste cette chaleur accablante, qui affaiblit, qui fait souffrir, qui fait mourir.

   Le désert infernale, tel est le nom de cette étendue de rocher rougeâtre entouré de milliers d'os éparpillés aux quatre vents, uniques témoins des fous désespérés qui auront tentés d'échapper à un sort irréfutable. Cependant, les seuls êtres pouvant survivre ici, sont ceux nommés nomades, ces démons inférieurs rejetés du château du Duc des Enfers et condamnés à l'errance éternelle.

   Mais pourtant, en ces terres invivables, se cachaient d'autres démons, plus silencieux, plus discret, et dont les secrets étaient protégés par le silence et la mort qui planaient dans ce désert.

   C'est ce qu'il était venu chercher. Lui, qui s'avançait d'un pas sur et déterminé, ses yeux améthystes à l'affût du moindre mouvements, les oreilles à l'écoute du moindre chuchotement. La chaleur ne le dérangeait pas, il savait qu'il repartirait bientôt. Alors il continuait à marcher, inlassablement.

   Il semblait savoir où il va, ses pas le menant vers une destination bien précise. Bien sur qu'il savait. Cela faisait des jours qu'il suivrait les traces de ces démons, mètres après mètres. Mais maintenant était le moment de passer à l'action. Il continuait à avancer. Silhouette blanche sur fond rouge, ses ailes resplendissantes seul point de repère au milieu des rocher grisâtres. Il ne cherchait pas à passer inaperçu.

   Ses pas se stoppèrent brutalement, et il resta immobile un instant, tous les sens aux aguets. Il a senti quelque chose bouger, là-bas, en bas du canyon qu'il surplombait. Des voix s'élevaient du ravin, floues, indistinctes.

   La Principauté s'approcha avec légèreté du bord du canyon, ses pieds semblant à peine effleurer le seul, et vint s'agenouiller derrière un rocher, risquant un coup en contrebas.  Les voix se précisèrent. Combien de démons? Il en compta cinq, peut-être six, il était trop loin pour en être sur.

   -"...dé... vraiment invivable!" Plus les démons avançaient dans le ravin, plus leur voix se faisait distinctes.

   -"Alors ferme la et économise ta salive!" S'exclama une seconde voix, visiblement exaspéré. "Nous ne sommes plus très loin et j'en ai marre de t'entendre te plaindre sans arrêt."

   Lenwë fronça les sourcils. Il devrait agir vite. Un grognement monta du fond du ravin alors qu'il se déplaçait agilement en longeant les rochers qui lui servaient d'abris, suivant ses proies pour ne pas perdre le fil de la conversation. Le grognement fut suivi d'un bruit de métal, comme deux chaines qui s'entrechoquent.

   -"Avance, toi!" Ordonna la première voix qu'il avait entendu, recouvrant un faible gémissement qui parvint tout de même aux oreilles de la Principauté.

   Ce dernier, intrigué, se pencha un peu plus au dessus de la falaise, essayant de distinguer plus exactement ce qu'il s'y passait. Il constata alors que ses sens ne l'avaient pas trompé. En contrebas, il y avait bien cinq démons marchant laborieusement entre les rochers. Deux étaient plus massif que le reste du groupe, leurs ailes noircies dans l'ombre des falaises pourpres et leur peau mat brulée par le soleil leur offrait un camouflage presque parfait pour se déplacer dans cet environnement.

   L'un des deux, le plus grand, portait une tenue unie, noire, qui faisait fortement ressortir sa forte musculature qui laissait ses bras et le dessous de ses genoux à la morsure du soleil. Un ceinture de cuir entourait deux fois sa taille et était décoré à l'aide de peinture rouge et blanche de ce qui ressemblait de loin à des têtes de mort stylisées. A cette ceinture était accroché d'un coté une gourde visiblement vide qui pendait lamentablement le long de sa jambe gauche. De l'autre, se côtoyaient un épais trousseau de clés qui cliquetait lugubrement à chaque pas contre le fourreau d'une lame aussi noire que la tenue du démon.

   -"Arrête, Saëros." Dit calmement le démon que Lenwë identifia comme la seconde voie qu'il avait entendu. "Ca ne nous servira à rien s'il venaient à mourir maintenant" Fit-il avec un geste d'agacement.

   -"Tu parle!" Cracha le dénommé Saëros en tirant à nouveau sur la chaine en fer qu'il tenait dans enroulé autour de sa main. Plus petit que son compagnon, Saëros imposait pourtant au premier regard plus d'animosité et de violence que son compagnon. Vêtu entièrement de cuir marron qui formait une épaisse cuirasse le protégeant des épaules aux chevilles. Visiblement, la chaleur n'était pas un problème pour lui. Son visage, entouré de cheveux court châtains emmêlés, était recouvert de cicatrices et était déformés à certains endroits, donnant un aspect encore plus lugubre aux deux cornes au dessus de son front.

   -"Ca te va bien de dire ça, Maglor. Qu'est-ce qui va les tuer en premier, entre moi, et ce que tu leur fait porter?"

Le regard inquisiteur de la Principauté glissa lentement le long de la chaine que tenait Saëros. Elle remontait jusqu'aux trois autres protagoniste, source de dispute des deux comparse, et qui offrait surtout un spectacle beaucoup moins plaisant.

   La lourde chaine était relié au cou du premier prisonnier grâce à un collier de cuir avant de redescendre vers ses poignets attachés derrière son dos par un cadenas massif. La chaine repartait alors en arrière, emprisonnant les deux prisonnier restant de la même manière. Tous trois portaient sur leur dos d'énormes sac au contenu inconnu qui étaient maintenus par des sangles qui leur lacéraient les épaules. La Principauté n'aurait pu estimer le poids de chaque sac, mais il devait être assez imposant pour que les trois porteurs manquaient de s'effondrer à chaque pas.

   Lenwë reconnu immédiatement en ces trois individus la marque des Tabous, ces êtres hybrides, nés de croisements interdits aussi bien par l'Enfer que le Paradis. Sans parler du monde des humains. D'un constitution plus robuste que chacune de ces trois espèces, ils ne disposaient pas d'ailes, et chaque individus de ce peuple maudit était reconnaissable à la marque marron qu'ils portaient sur le front, témoin éternel de crime commis, qui les condamnaient à une vie perpétuelle de chasse où il n'était que des proies.

   Lenwë serra les dents devant ce spectacle. Le visage des Tabous était ruisselants de sueur et de sang, et la fatigue et la douleur pouvait se lire sur chacun de leur trait, et il devait se retenir d'agir sous le coup de la colère. Même si le Paradis méprisait également ces êtres, Lenwë avait toujours pensé qu'il méritaient malgré tout un minimum de respect. L'humiliation de ces êtres rejetés, capturés et traités comme de simples esclaves, de simples objets dont le monde devrait être débarrassé, le mettait hors de lui.

   Cette philosophie qu'il adoptait, et qui tranchait quelque peu avec le reste des Célestiens, l'avait conduit plusieurs fois à se heurter aux ordres de ses supérieurs. Mais Lenwë savait au fond de lui qu'il avait raison. Toute forme de vie, quelle qu'elle soit, devrait avoir le moyen de choisir le chemin que sa vie va prendre.

   Saëros releva brusquement la tête en directions des rochers alors que la Principauté était perdu dans son esprit. Lorsqu'il s'en rendit compte, il se réfugia en un éclair derrière les rochers, maudissant sa propre négligence. Il resta immobile, retenant sa respiration, bien à l'abris derrière son rocher. Le silence régnait en bas du canyon, et Lenwë se demanda une seconde si les démons l'avait repéré. Mais les bruits de pas reprirent au bout de quelques secondes, et Lenwë put enfin respirer.

   -"De toute façon..." reprit  Maglor un peu plus discrètement " Vu ce qui les attends, ils peuvent mourir maintenant, au moins on sera débarrassé."

Les deux démons éclatèrent de rire et Lenwë serra les poings. Comment osaient-ils parler ainsi alors que les Tabous étaient juste derrière eux, écoutant leur conversations comme si de rien n'était.

   -"A ton avis" continua Saëros après s'être calmé "qu'est-ce qu'il va en faire?" Sa question fut accueilli par un temps de silence, durant lequel une forte tension sembla s'installer dans l'air.

   -"Aucune idée. Mais si tu veux mon avis, mieux vaut ne pas aller farfouiller de trop près."

   -"Ouais, histoire de pas finir comme le vieux Rowald!"

Les deux démons repartirent dans un fou rire incontrôlable tout en continuant à avancer. Et de repartir dans une conversation que Lenwë n'écouta que d'une oreille distraite et tournait autour des récompense que ce fameux il pourrait leur fournir pour cet apport de main d'œuvre.

   Le Célestien ferma les yeux, laissant les démons s'éloigner lentement de sa position. Calmement, il commença à réciter une douce litanie dont les syllabes, inintelligibles, semblèrent prendre de l'ampleur au fur et à mesure des secondes, se répercutant dans le lointain pour revenir avec encore plus de force. Un sphère lumineuse commença à se former dans la paume de la Principauté, grossissant à chaque mot prononcé. Lenwë murmura les derniers mots de son chant et, lorsque la dernière syllabe se fut envolé dans les airs, il sauta dans le ravin, l'ombre de ses ailes formant une croix sur le sol du désert.

   Il lança la boule d'énergie qui se trouvait dans paume et qui était maintenant deux fois plus grande que sa main, et se dirigea droit vers les chaines qui maintenaient le premier captif, et brisa le métal sans aucun problème. Brusquement libéré de leurs entraves, les prisonniers, déséquilibrés, tombèrent au sol, surpris et effrayés par ce qu'il venait de se passer.

   Les deux démons reculèrent d'un pas pour essayer de localiser d'où venait leur attaquant, et, lorsqu'ils levèrent la tête, Lenwë fondait déjà sur eux, une longue épée à la main. Sans plus de cérémonie, Maglor tira l'épée de son fourreau et Saëros reculait de quelques pas pour se mettre à couvert derrière une avancée rocheuse. Il attrapa rapidement un arc dans son dos que Lenwë n'avait pas remarqué au premier coup d'œil.

   Malgré cela, Lenwë continua de s'élançait vers Maglor, qui l'attendait de pied ferme. Lorsqu'il fut assez prêt, Saëros décocha sa première flèche, qui fonça droit vers le Célestien. Loin de se laisser impressionner, Lenwë s'immobilisa une seconde et tendit une main devant lui, la paume en direction de la flèche, et créa une barrière translucide qui détourna le tir du démon. Profitant de ce moment de distraction, Maglor en profita pour franchir les quelques mètre qui le séparait de la Principauté pour lui asséner un coup au niveau de la poitrine, mais Lenwë fut plus rapide. Les deux épées s'entrechoquèrent dans une gerbe d'étincelles.

   Les coups pleuvaient, plus ou moins violent, chacun essayant de tester la force de l'autre sans vraiment essayer de prendre l'avantage. Les flèches que Saëros s'acharnait à tirer était inlassablement repoussées par le bouclier du Célestien, et l'une vint se ficher juste devant le premier des trois Tabous, trop pétrifiés pour ne serait-ce que penser à s'enfuir tant qu'ils en avaient l'occasion. Celui que la flèche avait effleuré poussa un cri suraigüe lorsque le morceau de bois se ficha dans la terre, mais, même à ce moment-là, aucun n'eut la présence d'esprit de s'enfuit, la peur annihilant toute pensées cohérente.

   A coté d'eux, le combat avait marqué une pause, Maglor ayant reculé de quelques pas pour se mettre hors de portée de la fine lame de son adversaire qui le toisait avec détachement. Des gouttes de sueurs coulaient le long de son visage rougeâtre tendu par la concentration.

   -"Qui es-tu?" Interrogea t'il en pointant son arme au niveau de la gorge de la Principauté. Celui-ci ne bougea pas d'un millimètre.

   -"Tu n'as pas à le savoir."

   -"Qu'est-ce qu'un...Célestien vient faire ici pour deux simples démons?" Continua t'il, sa voix tremblant légèrement lorsque le mot Célestien franchi ses lèvres comme la pire des insultes.

   -"Deux simples démons..." Répéta froidement Lenwë avant de tourner les tête vers les trois créatures recroquevillés les unes contre les autres. "Qui voyagent avec eux juste par pure sympathie, je présume."

Maglor plissa les yeux, se méfiant des réaction de la Principauté. Ils se jaugèrent à nouveau en silence, chacun attendant le signal qui marquerait le début du prochain round.

   -"Fini de rire" Murmura brusquement Lenwë.

Il se dégagea de la menace que représentait l'épée de Maglor, toujours pointée sur sa gorge et leva sa propre arme à la verticale, face à son visage en fermant les yeux. Profitant de cette occasion, Saëros envoya une nouvelle rafale de flèche à une vitesse impressionnante. Le bouclier les repoussa, l'une après l'autre, mais chacune passant de plus e plus près de la cible. La protection faiblissait, et la dernière flèche réussit à lui entailler le bras, déchirant sa tunique blanche dont les bords s'imbibèrent rapidement d'une mince trainé rouge.

   Saëros, voyant que ses efforts portaient, voulu décocher de nouvelles flèches, mais avant qu'il n'ait pu faire un geste, Lenwë porta un coup d'épée dans le vide sous le regard hébété des deux démons. Et ils ne leur fallut que quelques millièmes de secondes avant de comprendre ce qu'il se passait. Une puissante onde de choc en forme d'arc de cercle se matérialisa et se propagea vers les deux démons, soulevant un nuage de poussière sur son passage.

   Elle se heurta à la dernière flèche de Saëros, qu'elle brisa en mille morceaux sans le moindre effort, et vint heurter Maglor de plein fouet qui, avec la force de l'impact, fut violemment projeté en arrière. Il tomba lourdement sur le sol quelques mètres plus loin, immobile, les yeux fixés dans un autre monde, une grimace d'horreur plaqué sur le visage. Maglor sortit de son abris précaire, cherchant à s'approche de son compagnon, mais l'onde de choc n'avait pas disparue pour autant, et le heurta à son tour.

   Lenwë observa les deux cadavres qui gisaient au sol avec un mélange d'horreur et de dégout, à la fois pour ces êtres qui étaient ses ennemis depuis des siècles, et à  la fois devant ses propres actions.

   Il se tourna vers les trois survivants qui esquissèrent instinctivement un mouvement de recul, mais ne se relevèrent pas pour autant. Ils s'observèrent en silence, instant de flottement où les protagonistes semblaient tous hésiter sur la conduite à adopter. Et dans les yeux des anciens captif, Lenwë pouvait discerner ce mélange de peur et d'admiration. Il détourna les yeux, incapable de soutenir leur regard implorant.

   -"Qui... Qui êtes-vous?" Osa demander le premier Tabous, celui le plus proche de Lenwë, d'une voix tremblante.

   -"Mon nom est Lenwë, Principauté au service de Seigneur." Les prisonniers écarquillèrent les yeux et se lancèrent des regards furtifs."

   -"Un Principauté..." Répéta lentement le Tabou en bout de fil. "Que venez-vous faire ici?" Sa voix était pleine d'admiration. "Pourquoi, quels intérêts avez-vous à nous sauver?"

Les yeux de Lenwë se voilèrent, et son visage se crispa l'espace d'une seconde. Lentement, il leva son arme au dessus de sa tête. L'éclair de la compréhension passa furtivement dans les yeux des trois captifs, et céda de nouveau la place à la peur.

   -"Attendez! Nous ferons tout ce que vous voudrez, nous travaillerons pour vous!" Il parlait avec l'énergie du désespoir, la détresse perçant dans sa voix étant presque palpable.

   -"J'obéis à Ses ordres." Se contenta de répondre la Principauté, essayant de faire abstractions du malaise qui commençait à envahir son esprit.

   -"Qu'avons-nous fait?"

Cette question prit Lenwë au dépourvu. Son geste resta suspendu, et il se perdit un instant dans ses pensées. Qu'avaient-ils fait pour mériter de mourir ainsi? La réponse la plus spontanée aurait du être que leur existence même était un crime. Voila tout ce qu'ils avaient fait depuis des siècles. Essayer de survivre.

   Lenwë ferma les yeux, en proie à un duel intérieur, et la paroles d'Haniel lui revinrent en mémoire.

   -"Tu dois les tuer. Et tous les éliminer."

Deux personnes discutaient dans une grande pièce circulaire aux murs blanc. Quelques meubles de bois fin et châtains venaient quelque peu rehausser les couleurs monotones de la pièce. Sur les deux bureaux qui se faisaient faces, des piles de papiers étaient entassées et recouvraient presque entièrement les meubles. Un rayon de soleil venait éclairer les deux serviteurs de Dieu u travers d' une immense baie-vitrée qui servait à la fois de mur et de sortie. Derrière elle, un petit jardin où une petite fontaine crachotait calmement son eau servait de seul décoration au milieu des arbres.

   -"Tous?"
Lenwë avait les sourcils froncés, preuve de son incompréhension ainsi que de son désaccord. En face de lui, son interlocuteur hocha la tête. Une seconde, il tourna le dos à Lenwë pour venir s'appuyer contre la baie-vitrée, le regard perdu dans la contemplation de son mince carré d'herbe verte.

   -"Tous." Confirma t'il. "Les démons ne sont plus la seule menace aujourd'hui." Les doigts fins du Maître des Principautés jouaient distraitement avec le tombant de sa ceinture bleu roi.
   -"Mais tuer les Tabous ne feraient qu'augmenter leur rancœur à notre égard, Maître Haniel."

Son visage se ferma légèrement.

   -"Lenwë, tu dois comprendre un chose. Nous ne pouvons nous permettre que les démons se servent d'eux comme ils l'ont fait il y a six milles ans. Ils sont en train de reconstruire leur armée, se cachant dans le désert infernal en pensant que nous n'en savons rien. Notre seul moyen d'action est d'éliminer par petit groupe les chefs de ce rassemblement pour qu'il s'évapore de lui-même." Il lança un dernier regard à Lenwë. "Les Tabous ne sont que des êtres maudits par le Seigneur, les faire disparaître est une chose naturelle. Ils n'auraient jamais du exister. Souviens-toi de ça."

   Lenwë soutint son regard un instant avant de baisser la tête en signe de soumission.

   -"Si tel est la volonté du Seigneur."
   -"Bien. Conclut Haniel. "Maintenant, pars."

   Lenwë revint à l'instant présent et rouvrit les yeux, se retrouvant nez à nez avec les trois prisonniers qui se trouvaient toujours devant lui, le fixant comme s'ils avaient lu le doute qui tiraillait son esprit. Mais il n'avait pas le choix. Même contraire à ses idéaux, on ne peut désobéir aux ordres du Seigneur. Quels qu'ils soient.

   Il abaissa sa lame d'un geste rapide et précis. Une nouvelle onde de choc vint les percuter de plein fouet tous trois en même temps. Sans plus de cérémonie, Lenwë fit disparaître son épée et tourna les talon, déployant ses ailes avant de s'envoler vers les cieux rougeâtres.

   Il se posa en haut du canyon, les yeux perdus dans l'horizon sans fin qui se profilait devant lui. Le Bien pouvait-il réellement composé de tous ces crimes sans justifications? Pouvait-il être fait de tant de cruauté et d'irrespect?

   Lenwë porta la main à son cou, attrapant dans sa paume le pendentif bleuâtre qui brillait faiblement. Il était temps de rentrer. Il se concentra un instant et murmura dans un souffle "Arbre de Séphiroth" alors qu'une lumière éblouissante commencer à l'entourer.

   Un jour, il trouverait les réponses à ses questions. C'est ce qu'il se promit alors qu'il disparaissait des Enfers comme il y était parvenu.

   Seul et pensif.

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Dernière mise à jour de cette page le 05/09/2008

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