Chapitre 2: Lorsque la soumission n'est pas un art

   Assis devant son bureau, Lenwë essayait tant bien que mal de se concentrer sur les feuilles de papier qu'il tenait dans ses mains. Au travers de la baie vitrée, le soleil illuminait gaiement un ciel azur sans aucun nuage blanchâtre pour venir troubler sa pureté. Une journée s'était écoulé depuis qu'il était revenu des Enfers, et son esprit refusait de se concentrer sur quoi que ce soit. Les images revenaient sans un seul instant de répit, les démons, les Tabous...

   Haniel ne l'avait pas encore convoqué pour obtenir le rapport de mission. Etrange, alors qu'habituellement, il les faisait appeler dans l'heure qui suivait leur retour, sauf en cas de blessure grave, ce qui n'était pourtant pas le cas de Lenwë aux dernières nouvelles.

   La Principauté poussa un nouveau soupir en reposant la liasse de papier qu'il avait dans les mains, abandonnant la lutte ne serait-ce que quelques instants et tourna son regard vers la fenêtre. Il n'avait même pas encore eu l'occasion de parler avec Niriel... Mais il n'était pas vraiment pressé, en réalité. Lui parler, mais pour lui dire quoi? A part ce rêve, il n'avait aucun problème particulier.

   Il ferma les yeux, la pièce vacillant légèrement, et se prit la tête dans les mains. Pour couronner le tout, cette migraine ne voulait plus le quitter et semblait vouloir tout faire pour que sa tête explose. "Comme si tout le reste ne suffisait pas..." pensa t'il tristement. Il rouvrit les yeux, prêt à se remettre consciencieusement à son travail quand il remarqua la présence d'une plume blanche sur le bois du bureau qui ne s'y trouvait pas une minute plus tôt.

   Lorsque la Principauté tenta de la prendre dans ses mains, celle-ci se volatilisa dès qu'il l'effleura du bout des doigts, ne laissant derrière elle qu'une légère poussière blanche qui disparut à son tour en tombant sur le sol. Lenwë fixa un instant l'endroit où les dernières trainées de poudre blanche s'étaient évanouies dans l'air et se leva avec un sourire ironique. Haniel devait avoir un sixième sens, pour qu'il le convoque au moment exact où lui-même se posait la question.

   Il sortit de sa chambre et jetant un dernier coups d'œil derrière lui avant de fermer la porte, heureux d'avoir enfin une distraction plausible pour le sortir de cet enfer d'encre et de papier.

 

   La Principauté pénétra dans le bureau d'Haniel avec le plus grand silence et vint poser un genou à terre en signe de déférence. Haniel, posté au fond de la pièce à fixer le ciel, ne lui jeta pas même un seul regard. Ses cheveux blond cachaient l'expression de son visage.

   -"Vous m'avez fait demander, Maître Haniel? Le rapport de ma dernière..."

   -"Je sais comment s'est passé ta mission, Lenwë. Relève-toi, ce n'est pas pour ça que je t'ai fais venir ici."

Le Maître des Principauté se tourna vers lui, le visage grave, mais n'ajouta pas un mot de plus, se contentant de le fixer en silence. Lenwë attendit quelques secondes, espérant qu'Haniel reprennent la parole, en vain. Il allait poser la question quand la porte derrière lui s'ouvrit à nouveau.

   -"Bien." Annonça Haniel quand la porte se fut refermer.

Lenwë observa l'autre Principauté s'avancer dans le bureau, s'agenouiller à son tour et se relever immédiatement, le tout en moins d'une dizaine de secondes.

   -"Niriel?" Le brun lui sourit rapidement avant qu'Haniel ne les coupe dans leur retrouvaille.

   -"Maintenant que vous êtes tous deux présent, je vais vous expliquer la raison de votre convocation."

Lenwë oublia un instant la présence de son compagnon devant le ton grave d'Haniel. Ce dernier s'était rapproché de son bureau, et y cherchait visiblement une feuille de papier qu'il déposa au centre du meuble après l'avoir finalement trouvé.

   -"Nous avons reçu d'inquiétantes nouvelles de nos envoyés sur Terre."

   -"Sur Terre?" Interrompis Lenwë.

   -"D'après les Archanges que nous y avons dépêchés" Continua Haniel sans tenir compte de l'interruption de Lenwë "Un petit groupe de démons s'est rendu dans la province d'Anolia, au Nouveau Mexique..."

Il laissa planer un vague silence avant de reprendre.

   -"D'après nos informations, ils se sont intégrés dans la société sous forme d'humains depuis déjà un long moment, environ un demi siècle parait-il, et nous ignorons encore pourquoi. Les démons n'ont pas l'habitude de rester très longtemps sur Terre, et qui plus est, de rester à un endroit précis. Habituellement, après avoir commis assez de crimes, ils partent à la recherche de nouveaux lieux où répandre leur soif de sang et de mort. Ce cas-là est différent."

Haniel se tourna vers les deux compagnons. Et passa son regard de l'un à l'autre, les jaugeant du regard.

   -"Je veux que vous vous rendiez tous deux à Anolia, et que vous éliminiez définitivement ce groupe de démons qui répand chaque jour un peu plus son influence dans cette contrée. Et si possible, savoir ce qu'ils y cherchent."

Il se tut, définitivement cette fois, attendant les possibles questions pouvant venir de ses deux subordonnés. Mais les deux Principautés restèrent silencieuse, les sourcils froncés, digérant visiblement toutes les informations qui venaient de leur être transmises.

   -"Et les Célestiens ayant étaient envoyés? Ils n'ont pu obtenir d'autre informations? Leur nombre, leur apparences, leur..."

   -"Tous les Archanges partis en mission ne sont jamais revenus..." Il leur laissa le temps de peser les paroles qu'il venait de prononcer, même si tous avait exactement compris de quoi il s'agissait.

   -"Ainsi, ils sont plus puissants qu'on ne le pensait..."

   -"C'est pour cette raison que vous devez vous y rendre. Dès aujourd'hui."

Haniel les toisa encore quelques instants, pour s'assurer qu'ils n'avaient pas d'autre questions, et retourna s'asseoir sur la chaise devant son bureau, marquant ainsi la fin de la conversation. Les deux Principautés s'inclinèrent et sortir de la pièce aussi silencieusement qu'ils y étaient entrés.

   Dehors, le couloir était désert lorsqu'ils sortirent de leur entrevu avec Haniel, l'esprit encore rempli de questions sans réponse. La porte se referma avec un claquement sec, et Lenwë s'adossa au mur, se massant les tempes. Sa migraine, elle non plus, n'avait visiblement pas appréciée les nouvelles qu'ils venaient d'apprendre.

   -"Lenwë?" Niriel, qui avait déjà commencé à s'éloigner. Il revint sur ses pas."Quelque chose ne va pas?"

   -"Tu ne trouve pas cela étrange?" Demanda précipitamment Lenwë. "Ces démons qui restent s'établir sur terre?" Le brun vint se planter devant lui, l'air sévère.

   -"Cesse de t'esquiver, cela ne prend pas avec moi." Il posa une main sur le mur au niveau de la tête de la Principauté et écarta de sa main libre celle de Lenwë, toujours posée sur son front. "Tu agit étrangement depuis quelques temps. Que ce passe t'il?"

Il effleura doucement son visage, lui faisant relever la tête. Et il se rendit compte, en raison de sa proximité, que son compagnon paraissait bien mal en point. Pâle plus que la bonne santé ne le permettait, les traits tirés, les yeux fatigués, il ne semblait plus que l'ombre de lui-même. Lenwë, qui sentait le regard inquisiteur du Célestien, se dégagea rapidement en détournant le regard.

   -"Lenwë..." Sa voix était à la limite du reproche et de l'inquiétude, mais ce qu'il obtint en retour ne fut qu'un mince sourire peu réconfortant.

   -"Ce n'est vraiment rien, je t'assure... Juste un peu de fatigue."

   -"Tu es sur? On peut attendre avant de partir si tu le souhaite."

   -"Non." Assura la Principauté avec le sourire. "Tu n'a vraiment pas à t'en faire."

Niriel le rejoint, et les deux compagnons reprirent leur chemins.

   -"Et puis... plus tôt nous partirons, plus vite nous résoudrons cette affaire..." Ajouta Lenwë dans un murmure.

 

   Le Nouveau Mexique. Terre aride et riche à la fois, capable de témoigner à elle seule de la richesse que possède cette planète. Les déserts, plaines et montagnes qui se fondent en une seule et même masse dans un lieu pourtant si étroit.

   En marchant au milieu des buisson et broussailles qui s'entassaient sous le soleil tapant, Lenwë se disait qu'il ne se lasserait jamais de contempler les merveilles que peut offrir la nature. Perché sur une maigre colline des Grandes Plaines de cet état, il observe la campagne qui s'étendait à ses pieds, verdoyante et ternes à la fois. Au loin, caché derrière la brume, se profilait la silhouette de quelques montagnes disséminées sur l'horizon, comme un hommage aux forces de la Terre.

   Loin au sud-ouest, par delà la rivière Pecos et au delà de ce que sa vision lui permettait de voir, il devinait les contours de la ville de Roswell, rejointe par la route 70 que lui et Niriel avaient croisé quelques heures de marche plus tôt. Mais là n'était pas leur destination.

   Le brun s'approcha de lui et contempla à son tour le paysage irréguliers à leur pieds. Derrière les kilomètres de plaines s'était formé au cour des siècles un immense canyon ayant adopté la forme caractéristique de l'éclair et qui tranchait la vallée en deux. En bas de ce canyon, un défluent du Pecos, Fleuve qui passer non loin de là où ils se trouvaient. Et, caché quelque part dans un creux du canyon, le minuscule village qu'ils avaient pour ordre de rejoindre, Anolia.

   Lenwë soupira en regardant la Principauté s'approcher de lui alors qu'un souffle d'air chaud balayait la plaine en contrebas, envoyant voler des nuages de poussières qui retombèrent mollement sur la terre ferme.

   -"Nous y sommes presque." Constata Niriel en observant le ravin à quelques kilomètres de là. "Nous seront arrivés avant la tombée de la nuit."

Lenwë l'observa un moment, son tee-shirt noir voletant légèrement sous l'effet d'un nouveau coup de vent. Tous deux avaient été obligés de changer grossièrement d'apparence pour se fondre dans le décors et tenter de passer inaperçu. Niriel avait opté un ensemble marron et un pantalon assez large qui se confondait parfaitement avec la couleur de la terre. Pour sa part, Lenwë avait préféré la chemise blanche - depuis longtemps salie par la poussière de leurs longues heures de marche - et un pantalon fin tendant sur le gris, juste assez large pour ne pas ressentir les effets de la chaleur.

   -"Espérons que nous y arriverons sans encombres." Ajouta t'il finalement après un court silence.

Niriel se contenta d'hocher la tête. Le fait qu'ils doivent parcourir toute cette distance avant d'atteindre le village n'était qu'une simple précaution. Les démons ayant la capacité de sentir lorsque la magie est utilisé dans les environs proches, ils avaient été dans la contrainte de choisir un lieu éloigner d'Anolia pour apparaître sur Terre.

   -"Nous verrons bien."

Les deux compagnons se remirent en route bon gré mal gré sous le soleil de plomb en essayant d'oublier la fatigue qui commençait à se faire sentir.

 

   Le temps qu'il mirent pour atteindre Anolia fut plus long et périlleux que ce qu'ils avaient prévus en premier lieu. La descente du ravin fit survenir la première difficultés et leur couta quelques plaies et vêtements déchirés. Une fois la descente franchi avec plus ou moins de mal, trouvé le village fut une autre paire de manche.

   Ignorant sa situation exacte et ce à quoi il pouvait bien ressembler pour être situé ainsi au beau milieu d'un ravin, les deux Principautés étaient à l'affut du moindre signe de vie qui aurait pu leur indiquer une direction. Malheureusement pour eux, les villageois n'étaient visiblement pas habitués à se promener dans le ravin, et c'est seul et sans aide qu'ils durent continuer, ou plutôt, réellement commencer leur recherche.

   Ils décidèrent de suivre le long de la rivière en direction de l'aval. Un peu plus bas dans la vallée, le mince courant d'eau venait se jeter dans un petit renfoncement rocheux à l'abri du soleil où s'était visiblement creusé au cours des siècles un lac protégé des intempéries. Et c'est au bord de ce lac que les deux compagnons virent les premiers signes de communautés qu'ils recherchaient depuis le départ.

   Par-delà la cavité rocheuse, derrière le lac souterrain, s'enfonçait un long couloir de pierre que l'on devinait aisément creusé par les hommes aux quelques outils qui trainaient encore devant l'entrée du tunnel. Les deux Célestiens se consultèrent du regard l'espace d'une seconde et s'engagèrent dans l'antre de pierre sans aucune hésitation.

   Le tunnel n'était pas vaste, juste assez pour faire marcher un adulte sans que celui-ci n'ait besoin de se contorsionner pour avancer sans peine. Aucune torche ne venait éclairer l'étroit couloir de pierre qui, étrangement, ne semblait pas aussi sombre qu'il n'en avait l'air au premier abords. Parsemés dans la roche, de nombreux filet de lumière parcouraient la pierre, comme d'immenses veines blanches ressortant de la peau dur et mate de la cavité rocheuse. Ces veines émettaient une faible lumière lueur qui permettait aux deux comparses d'avancer sans se fracasser le crâne au moindre bout de rocher dépassant des murs.

   Niriel, plus curieux que son compagnon, s'arrêta devant une veine à la hauteur de son torse et passa doucement la main dessus. Le contact était froid et lisse, comme s'il effleurait du bout des doigts le plus pur des diamants.

   -"Lenwë..." La Principauté s'arrêta et se retourna vers lui. "Tu as déjà vu... Eh!" Il retira brusquement sa main de la surface nacrée alors qu'il pouvait encore ressentir l'effet de la brulure sur sa peau.

   -"Niriel?" Lenwë se rapprocha et lui attrapa la main qui avait touché la surface rocheuse, examinant ses doigts. "Que s'est-il passé?" Demanda t'il, ne remarquant rien sur la peau de la Principauté qui puisse sortir de l'ordinaire. Il passa malgré tout sa main au dessus de celle de Niriel, englobant ses doigts d'une mince lumière blanche quelques secondes avant de lui rendre sa liberté. Mieux valait guérir, même s'il n'y avait rien en apparence.

   -"Je ne sais pas. On aurait dit que la pierre... m'avait rejeté. Elle est devenue brûlante en une seconde..." Il repassa prudemment un doigt dessus, mais l'enleva presque aussitôt. La pierre était redevenue froide.

   -"Rejeté? Comment est-ce possible?" Il voulut à sont tour porter la main sur la surface blanche de la pierre inconnue, mais Niriel lui attrapa le bras, l'arrêtant à une distance raisonnable du mur.

   -"Continuons à avancer. Nous en apprendrons peut-être plus arriver à Anolia."

La principauté hocha la tête et Niriel libéra son poignet. Ils continuèrent donc à avancer, la seule lueur éclairant leur sinueux chemins étant celle de cette pierre dont ils faisaient désormais attention d'éviter le moindre contact un peu trop prolongé. Et ce n'est qu'après de longues minutes de marche qu'une lumière apparut au bout de cet interminable tunnel, les aveuglants alors qu'ils venaient juste de s'habituer aux ténèbres.

   Le tunnel s'arrêtait net, comme tranché au couteau, dans l'alignement du ravin. Mais ce qu'ils trouvèrent devant eux les cloua sur place. Devant s'étaler ce qu'une clairière est à un bois, un espace vide, mais captif de son environnement. En effet, le ravin emprisonnait l'espace dégagé qui aurait pourtant du se voir de la colline où ils s'étaient trouvés dans la journée, et empêchait ainsi tout autre accès au village que le tunnel que venait d'emprunter les deux Célestiens.

   Oui, le village... Car ils l'avaient finalement trouvé. Mélange entre beauté et laideur, le village d'Anolia était tout ce qu'il y avait de déroutant. A moitié fait de bois et à moitié creusé dans la roche, la plupart des habitations qui s'étalaient devant eux était un savant mélange d'art et d'improvisation, comme si les bâtissent s'étaient construites en vue des problèmes temporaires qui avaient du parcourir ce millénaire.

   Lenwë s'avança de quelques pas, observant avec intérêt cet étrange spectacle qui s'offrait à lui alors que sa vue s'ajustait peu à peu. A quelques mètres sur sa gauche trônait une petite maison en bois dont un volet battait sans bruit le flanc d'une fenêtre à la vitre cassée. Aux nombreuses planches qui manquait à ses murs, on devinait aisément qu'aucun individu n'avait habité ici depuis un certain temps. Juste à coté, creusé à l'intérieur même du ravin, une maison de même gabarit, et visiblement en meilleurs état. Un escalier grossièrement taillé menait jusqu'à un lourde porte en bois qui dissimulait l'intérieur de la maison.

   De l'autre coté, sur un autre pan de ravin, les habitations s'alignaient  en une dissymétrie presque parfaite, comme si le bois et la pierre se livrait un combat éternel pour savoir qui resterait debout le plus longtemps.

   Lenwë jeta un coup d'œil à son compagnon, qui observait également d'un air intéressé ce singulier endroit. Mais la curiosité n'était pas le seul but de cette première introspection, et ils en étaient tous deux conscient. Se renseigner un maximum sur leur entourage, comprendre les gens et adopter leur mode de penser pour avoir la capacité de se fondre dans la masse. Tel était leur premier objectif.

   Même si la masse, dans ce cas là, ne semblait pas être d'humeur à venir les accueillir. D'un regard, les deux Célestiens se mirent d'accord, et commencèrent à avancer au milieu des habitations plus ou moins délabrées et des puits desséchés qui étaient construit un peu partout dans le village. Sur leur garde, ils tentaient de capter le moindre signe de vie qui aurait pu leur indiquer une quelconque présence humaine, mais tout ce qu'ils réussirent à voir fut la mince impression d'une ombre qui glisse se cacher derrière un pan de mur ou une vitre brisée.

   -"Arrivons-nous trop tard?" Niriel fut surpris par la répercutions contre les parois de pierre de ses mots pourtant prononcés à voix basse.

Un grincement sur leur droite leur fit stopper leur course. Immobiles, la respiration silencieuse, ils scrutèrent une à une chaque détail, chaque fissure ou bout de verre des maisons pouvant être la source du bruit.

   Une porte claqua à nouveau. Troisième maison sur la droite, fausse alerte. Mais les démons pouvaient se cacher n'importe où. Les Célestiens reprirent leur exploration, sur le qui-vive. Partout autour des maisons, trainant dans la terre, de nombreux outils de mineurs trainaient lamentablement sur le sol, essayant de se camoufler dans la poussière comme pour échapper à leur propriétaire négligeant.

   -"Tu as remarqué?" Demanda soudainement Lenwë en faisant attention de ne pas hausser la voix. "Il n'y a aucune vie ici. Aucun animal, rien." Niriel balaya la scène du regard. Aucun rat, serpent, aucun oiseau dans le ciel. Et, de même que les animaux, toutes les plantes avaient un aspect rougeâtre, brulées par le soleil comme si la vie avait définitivement fui cet endroit.

   -"Tu penses que c'est l'œuvre des démons?"

Le célestiens s'apprêtait à répondre, mais il fut coupé par un bruit sourd provenant de derrière lui. Les deux Principautés se retournèrent comme une seule personne. Les temps qu'ils trouvent l'origine du bruit, des dizaines de personnes les avaient encerclés, leur coupant toutes tentatives de fuite. Niriel, par simple réflexe défensif, voulut faire apparaître son arme, mais Lenwë l'en dissuada d'un simple geste.

   Les habitants se approchaient d'eux, brandissant des armes faites d'outils primitifs tels que des pelles, pioches, et autre objet à manche assez solide pour tenir un certain temps sous un déluge de coups. Ils étaient salement vêtus, tous portant de vieux tee-shirt délavés et délabrés dont les couleurs étaient enfouis sous les tonnes de poussières et de saletés. Leur cheveux sales recouvraient, pour la plupart, une bonne partie de leur visage, et ne laissait paraître que des yeux possédés par la haine et le désir de vengeance.

   Ils se stoppèrent à seulement quelques mètres des deux étrangers qui les observaient sans faire le moindre geste pour éviter toutes méprises. Ils étaient venus les aider, et il était hors de question d'engager un combat au milieu du village. Surtout un combat contre de simples humains.

   Un des villageois, visiblement le plus vieux en vue de son visage ridé et balafré, sorti du cercle et s'avança de quelque pas vers eux. Un chapeau troué recouvrait sa tête, faisant ressortir sur sa peau une cicatrice qui déchirait son visage sur toute la joue droite. Il était le seul à posséder un sabre, et pour le moins en bonne état en comparaison des fourches et pioches recouvertes de rouille dont étaient armés les autres habitants. Il pointa le bout de son sabre en direction de Lenwë qui ne bougea pas d'un centimètre, soutenant son regard, remarquant que la lame brillait du même éclat que les roches qu'ils avaient découvert dans la grotte.

   -"Qui êtes-vous?" Demanda t'il d'une voix un peu gutturale en un vieux dialecte espagnol. "Que venez-vous faire ici?"

   -"Excusez nous de nous introduire ainsi sur votre territoire." Répondit Lenwë dans le même dialecte. "Nous explorons dans la région depuis quelque temps, et nous nous sommes perdu en descendant dans le ravin."

Lenwë parlait avec le calme et la dextérité qu'imposait la situation. Il lança un rapide coup d'œil à Niriel derrière lui. Ils devaient à tout prix éviter le conflit s'ils voulaient accomplir leur mission le plus efficacement possible. Le chef des habitant ricane un instant.

   -"Les touristes ne se perdent pas tous les jours par ici..." Les autres villageois rirent à leur tours alors qu'il rapprochait la pointe de son sabre de la gorge de Lenwë. "Qu'êtes-vous venu chercher?"

   Le Célestien pouvait sentir l'envie d'agir que dégageait Niriel sans même  avoir besoin de le regarder. Mais il savait qu'il pouvait compter sur lui. Jamais Niriel ne se laisserai emporter, quelque soit la situation.

   -"Nous ne cherchions rien, c'est la vérité."

   -"Dans ce cas partez. Vous n'êtes pas les bienvenus."

Lenwë plissa les yeux. Comment faire? Il ne pouvait décemment partir ainsi. Mais rester n'était visiblement pas envisageable non plus. Que pouvaient bien cachez ce village pour que les habitants soient aussi agressif?

   -"Le soleil se couche, il fera bientôt nuit." Intervint tout à coup Niriel. "Auriez-vous l'amabilité de nous offrir l'hospitalité pour la nuit? Nous repartirons dès..."

   -"Es-tu sourd, étranger ?! Ou bien tu cherches les ennuis?"

Le cercle autour d'eux se resserra encore un peu alors qu'ils cherchaient désespérément un solution à cette impasse. Les ombres s'étiraient rapidement alors que le soleil disparaissait derrière les rochers du ravin, et les secondes s'égrenaient lentement.

   Puis, Lenwë finit par se retourner vers son compagnon et lui faire signe qu'ils devaient repartir. Les villageois, après un instant d'hésitation, s'écartèrent pour leur laisser un passage vers l'entrée de la grotte, les toisant avec supériorité. Seul un ne bougea pas.

   -"Attendez!" S'exclama t'il en levant son arme vers le ciel. "Alejandro, tu compte vraiment laisser partir ces... estranjeros? "

Le vieil homme se tourna vers l'homme qui venait de pendre la parole, le regardant d'un air sévère.

   -"C'est la loi, Filipe."

   -"Et tu crois vraiment qu'ils vont repartir ainsi? Tu tiens vraiment à ce qu'ils révèlent l'emplacement de ce village au reste de la région?"

Lenwë lança un rapide regarde vers Niriel. Le brun avait pressenti la même chose que lui: l'agressivité qui se dégageait de Filipe n'était pas vraiment bon signe. Et le silence d'Alejandro l'était encore moins. Ce dernier fixait Filipe d'un regard impassible, comme jaugeant la vérité présente dans ces parles.

   -"Te souviens-tu ce qu'il c'est passé la dernière fois?" Continua Filipe sur sa lancée en se retournant vers les autres villageois. "Voulez-vous commettre la même erreur? Voulez-vous à nouveaux être pillés et exploités?"

Un murmure d'approbation parcourut la foule autour des deux intrus qui semblait adhérer facilement aux propos de Filipe. La rancœur et la peur  pouvait se lire dans leur yeux.

   -"Filipe à raison!" S'exclama brusquement un villageois. "Tuons-les maintenant! Ne sacrifions pas les nôtres!"

   -"Oui, tuons-les!"

   -"Tuons-les!"

Les voix s'élevaient rapidement dans l'air, reprenant ce refrain lugubre avec force et provocation. La foule se rapprochait des deux étranger alors qu'Alejandro s'était reculé, baissant son arme pour finalement laissé place à la sauvagerie et l'envie de sang des villageois. Pulsions qu'il n'aurait sans doute pu contenir même s'il l'aurait voulu.

   Et pourtant, malgré cette menace grandissante, les deux Célestiens hésitaient encore à employer la force pour se sortir de ce mauvais pas dans lequel ils s'étaient plonger. Pris au dépourvu, ils ne savaient si fuir était la bonne solution, si combattre était la bonne. Comment choisir alors que l'enjeu, et le danger, était si important?

   -"Arrêtez !!"

Le cri se répercuta contre les parois rocheuses avec la même soudaineté qu'il était apparu. Tous se retournèrent, entre surprise et colère pour avoir interrompue cette justice qu'ils s'apprêtaient à rendre. Une femme se tenait devant l'étrange cercle de villageois, les toisant dans une posture de nette supériorité, le regard dur et déterminée. Campée sur ses deux pieds, les bras croisées sur sa poitrine et droite comme un i, on aurait dit que même un ouragan n'aurait pu la faire bouger.

   Elle s'avança vers les deux Célestiens, alors que la foule s'écartée devant elle comme les flots devant Moïse, et s'arrêta à leur niveau, le regard rivé à la fois sur Alejandro et Filipe. Elle ne jeta même pas un coup d'œil aux deux étrangers.

   -"Comment peux-tu laisser faire ça, Alejandro?" Le chef du village resta silencieux, se contentant de fixer la nouvelle arrivante. "Ne vois-tu pas où tout ça nous a mené? Où ça nous mènera?!"

Lenwë et Niriel se regardèrent un instant. Cette femme était peut-être leur seule chance de s'en sortir, mais ils ne pouvaient intervenir dans ce combat qui n'était pas le leur.

   -"Ne te mêle pas de ça, Selena!" Cracha Filipe en s'avançant vers elle, la main crispé sur son arme.

   -"Tiens, toujours le même!"

   -"Ce ne sont pas tes affaires, femme. Retourne chez toi!"

   -"Et que comptes-tu faire ensuite? Les tuer? Tuer tous les étrangers qui approcheront? Ou peut-être veux tu simplement tuer plus que les étrangers?" Répondit simplement Selena avec un sourire malsain et montrant les villageois du doigt.

Villageois qui commençaient à baisser lentement leur armes, certains même à reculer de quelques pas. Quelques regard suspicieux étaient même lancés vers un Filipe dont la main tremblait de colère.

   -"Toi!... Toi, tu..."

   -"Cela suffit!" S'exclama soudain Alejandro les rejoignant. "Garde ton calme, Filipe. Rien ne sert de les tuer. Renvoyons-les hors du village tel que la loi l'exige."

   -"Je refuse!" Alejandro se retourna vers Selena en haussant un sourcil. "Je les hébergerais autant de temps qu'il le faudra."

   -"Tu ne peux pas..." Filipe voulut protester, mais Selena le coupa d'un regard.

   -"Je leur offre l'hospitalité. Tu ne peux rien dire, tu ne pourras y toucher tant qu'ils seront sous ma protection. Ni toi, ni les autres villageois."

Sur ce, Selena tourna les talons, ignorant la mise en garde silencieuse de Filipe et fit un vague signe aux deux Célestiens qui se contentèrent de la suivre sans dire un mot. Personne ne bougea pour les en empêcher, tous les villageois subitement calmés par cette tornade que représentait cette fille d'une tête moins grande qu'eux, mais que tous semblaient craindre ou respectés.

   Elle traversa la mer de villageois comme elle s'y était engouffré, suivi des deux naufragés, tête basse,  lançant des regards furtifs derrière eux. Mais personne ne les suivait, comme personne n'avait omis aucune objection. Les deux Célestiens ne savait qui elle était  pour se comporter ainsi, et provoquer cet effet là, mais elle était la seule à leur procurer une chance d'accomplir ce pourquoi ils était venu.

   Ce n'est que lorsqu'il pénétrèrent dans une maison  à l'extrémité du village et que la porte fut refermée que Selena sembla se décontracter, ôtant son vieux chapeau pour se retourner chaleureusement vers ses nouveaux invités avec un grand sourire.

   -"Veuillez excusez cette accueil pour le moins déplaisant. Je suis Selena."

Elle enleva la cape mitée qui recouvrait ses vêtement, la lançant nonchalamment sur une petite chaise en bois qui trainait dans l'entrée. Ainsi découverte, le visage exposé à la faible lumière qu'il y avait dans la pièce, elle apparaissait beaucoup moins dur et moins âgée que cachée derrière son chapeau.

   -"Nous vous remercions de nous être venu en aide. Je ne sais comment tout cela se serait terminé si vous n'étiez pas intervenu."

Selena fit un signe de la main pour les inviter à entrer. La pièce principale n'était pas très spacieuse, l'obscurité régnant entre les murs en pierre n'arrangeant pas cette impression de renfermé qui ressortait de ct endroit. Seul les quelques bougies disséminés sur la table et les quelques meubles permettaient d'y voir clair, et il fallut quelques secondes aux deux Principautés pour s'habituer à cette obscurité permanente.

   -"Excusez le désordre" Dit-elle en écartant une pile de papier de la table et en dégageant deux chaises. Mais alors qu'elle écartait la seconde de la table, elle figea son geste, reprenant un visage sérieux. "Les temps sont dur depuis quelques temps, les villageois se font de plus en plus hostiles."

Un sourire revint sur ses lèvres alors qu'elle allait chercher un pichet en terre cuite et s'installa à la table, incitant ses deux invités à faire de même. Elle servit à chacun un verre d'eau, enfin, de ce qui s'en rapprochait le plus. Le liquide était trouble, mélange d'eau et de boue qui se confondait avec la poussière présente sur les verres.

   -"Alors, que venez-vous faire ici?" Demanda t'elle alors qu'elle avalait le contenu de son verre d'une gorgée avant de se resservir. "Les touristes sont bien peu nombreux en ces terres désolés."

Elle leva vers eux un regard inquisiteur. Visiblement, elle avait entendu leur précédente conversation et ne croyait guerre à cette histoire inventée sur le vif. Les deux compagnons se regardèrent une seconde. Ils ne pouvaient décemment dire la vérité.

   -"Nous recherchons quelqu'un." Se lança finalement Niriel sous le regard interloqué de Lenwë, qui ne savait où voulait en venir son compagnon.

   -"Ah, voila qui est déjà mieux. Je peux peut-être vous aider. Comment se nomme t'il?"

   -"Ah vrai dire nous ne connaissons pas leur nom...Nous..." Comme Lenwë semblait légèrement mal à l'aise, le brun continua à sa place.

   -"Les personnes que nous recherchons voyagent énormément, et change souvent de nom et d'apparences. Nous ne connaissons donc ni l'un ni l'autre."

Selena fronça les sourcils, dubitative. On ne pouvait cependant lui en vouloir, face à une pareille histoire qui ne semblait avoir ni queue ni tête. Mais elle sembla vouloir passer sur les détails, au soulagement des deux Célestiens.

   -"Et comment pourrez-vous savoir qu'il s'agit bien des personnes que vous recherchez?"

   -"Nous le saurons."

La voix grave de Lenwë fit sursauter Selena, mais lorsqu'elle reposa son regard sur lui, elle resta figé sur sa chaise. Ses yeux habituellement violet avaient pris une teinte sombre, presque noir qui ressortait à la lueur des bougies. Avec ses cheveux blancs encadrant son visage, il aurait pu donner la chair de poule à la mort elle-même.

   -"Nous le saurons quand nous les verrons."

La pièce resta silencieuse un instant, l'atmosphère lourde semblant affaiblir jusqu'à la lumière des bougies. Une seconde passe, puis deux. Le temps semblait s'égrener tel du sable coincé dans un sablier.

   Ce fut Selena qui brisa le silence en se levant avec maladresse, les bras légèrement tremblants. Elle attrapa une chandelle sur la table en un geste précipité, manquant de peu de la renverser, et se dirigea vers un couloir sur leur gauche, leur faisant signe de la suivre en évitant particulièrement leur regard.

   -"V-venez... Je vais vous montrer votre chambre."

Ils se levèrent à leur tour sans s'adresser la moindre parole et suivirent leur hôte le long d'un petit couloir débouchant sur plusieurs portes. Selena ouvrit celle sur leur gauche et entra dans la pièce, déposant la chandelle sur un bureau avant d'attraper un fin bâton de bois  pour allumer le reste des bougies, repoussant les ténèbres de la pièce pauvrement meublé.

   -"Je n'ai que ça à vous proposer. J'espère que ça vous suffira. Sur ce je... je vais vous laisser!"

Elle fit demi-tour avec une hâte mal dissimulée, fermant la porte derrière elle en laissant les deux Célestiens seuls dans la pièce.

   -"On peut savoir ce qui t'as pris?" Interrogea soudainement Niriel en se retournant vers son compagnon qui s'était laissé tomber sur le lit double. "A quoi tu joues!"

Lenwë se massa lentement les tempes, la voix du brun raisonnant dans sa tête. Il se sentait mal, nauséeux, comme si sa tête aller exploser d'un moment à un autre.

   -"Lenwë!"

   -"Je suis désolé... Je... ne sais pas ce qui m'a pris."

Niriel l'observa un instant. Les yeux un peu vitreux, les gestes incertains... Ce n'était pas la première fois qu'il le voyait ainsi, et ce n'était pas forcement bon signe. Il s'assit à ses cotés sans pour autant le quitter des yeux.

   -"Voudrais-tu sortir?" Le Célestiens releva vivement la tête vers lui.

   -"Sortir?"

Il ne comprenait pas où Niriel voulait en venir. A quoi bon retourner dehors alors que les villageois devaient sûrement guetter la moindre de leur sortie? Prendre des risques inutiles ne serviraient pas à grand-chose.

   -"Pour décompresser. Toi aussi tu le ressens, non? La tension, l'atmosphère humaine..." Lenwë soupira longuement en réalisant ce que souhaitait en réalité son compagnon.

   -"Tu veux combattre, c'est ça?"

   -"Je ne veux pas t'obliger."

Le Célestien ferma les yeux un moment. Il aurait plutôt préféré rester au calme pour se reposer plutôt que d'affronter Niriel en combat singulier. Enfin, ça ne pourrait pas lui faire de mal de sortir ne serait-ce que quelques instants du village, il n'avait pas tort sur ce point là. De plus, sa migraine semblait vouloir se calmer assez raisonnablement pour lui permettre la concentration que nécessitait un combat.

   -"Tu ne m'y oblige pas."

   -"Attendons la tombée de la nuit." Proposa le brun en s'allongeant sur le lit. "Il vaut mieux passé inaperçu aujourd'hui."

Lenwë s'allongea à ses cotés, fermant les yeux, essayant de faire abstraction de cette douleur lancinante dans son bras droit.

   -"Tu as sans doute raison."

 

**********

 

   La nuit était rapidement tombé dans le ravin, ne laissant apparaître dans le ciel que de faibles étoiles naissantes dans l'obscurité. Les deux compagnons s'éloignaient silencieusement, se mêlant aux ombres, évitant le plus possible la lumière pour éviter les regards épieur des villageois qu'ils n'avaient aucun mal à distinguer derrière leur fenêtres, aux aguets du moindre faits suspect de leur part. Alors, avec la sureté de ceux qui savent se glisser dans les coins et recoins, Lenwë et Niriel sortirent calmement du village, sans un mot, sans un signe.

   Il atteignirent rapidement la grotte qui servait d'unique voie d'entrée au village, vaguement éclairée par les petite rainure lumineuses qui parcouraient la paroi. Lenwë y jeta un rapide coup d'œil qui confirma ce qu'il avait pu entrevoir à leur arrivée. L'arme d'Alejandro était bien fabriqué dans la même matière. Comment était-ce possible? Il n'y avait pourtant pas de forge au village, encore moins d'usine. 'Enfin, ça ne ferait qu'une chose de plus à résoudre, au final.' Pensa Lenwë avec abattement.

   Ils finirent par sortir du tunnel, se retrouvant entre les falaises du ravin les surplombant de toutes leur hauteurs, tellement différentes sous la lumière de la nuit qu'on pourrait ne pas les reconnaître. Plus sombres, plus agressives... Comme si un animal sauvage allait à tout moment surgir d'une cavité cachée pour venir attaquer les pauvre êtres venant se perdre ici.

   -"Un peu de calme, ça fait du bien!" S'exclama soudainement Niriel en s'étirant vigoureusement en sortant du tunnel. "Toutes cette pression qui s'accumule dans ce village... Comment font-ils pour vivre ainsi? Même les animaux ne l'ont pas supporté." Il s'adossa à la paroi rocailleuse et releva la tête, observant le ciel.

   -"Ca m'en donne la nausée... Il serait prêt à se déchiqueter à n'importe quel moment. Et ce Filipe..." Lenwë poussa un soupir nerveux. "C'est vraiment..."

   -"Humain."

Niriel baissa à nouveau les yeux vers son compagnon qui le regardait d'un air de désapprobation.

   -"Ce sont les démons qui ont pervertis leurs âmes."

   -"Qui sait..." Murmura Niriel, un sourire narquois naissant sur ses lèvres.

   -"Devrions-nous commencer?"

Lenwë fit apparaître son épée dans sa main, le regard droit et déterminé, jugeant le brun, prêt à en découdre.

   -"Oh? T'aurais-je énervé?" Se moqua t'il sans se départir de son sourire.

Il finit par répondre à la provocation et fit à son tour apparaître son arme dans sa main droite. Il resta cependant contre la falaise plutôt que de se rapprocher de son nouvel adversaire.

   -"Tu fixe les règles?"

   -"Combat au sol. On ne peut risquer que quelqu'un nous surprenne ici." Il sembla réfléchir un instant. "Et pas de magie."

Le brun sourit de plus belle et, cette fois, se détacha de la falaise pour s'avancer à quelques pas du Célestien, le dominant de quelques centimètres.

   -"Un duel en bonne et due forme, donc? Bien."

Les deux amis restèrent immobile un long moment, à se fixer, s'observer. Ils savaient aussi bien l'un que l'autre que le moindre mouvement marquerait le commencement de la bataille. Défi amical, certes. Mais tous deux se donneraient au maximum de leurs capacités, quel que soit l'enjeu.

   Loin dans le ciel, un rapace passa en coup de vent, faisant retentir son cri dans les profondeur du ravin. Et les deux hommes s'élancèrent au signal de cet arbitre impartial.

   Ce fut Lenwë qui s'élança en premier. Attaque frontal, sans ouverture laissant au brun la possibilité de riposter. Les deux lames s'entrechoquèrent bruyamment, créant une petite étincelle qui éclaira faiblement les visage résolus des deux combattant. Il enchaina en essayant d'assener un coup latéral, que Niriel para tout aussi facilement, puis continua ses assaut, une fois, deux fois... Lentement, mais surement, il obliger Niriel à reculer vers la falaise, réduisant ses chance de fuite et d'esquive.

   Niriel suivait les coup de son compagnon sans ciller un seul instant. Il n'avait pas encore déployé ni toute sa force, ni toute sa vitesse, mais ses attaques étaient parfaites. Aucune faille pour riposter, aucun moment d'inattention de sa part pour reprendre le dessus. Alors, pour le moment, il se pliait au jeu de l'adversaire sans broncher, utilisant juste ce qu'il fallait de force pour parer cette lame qui dansait autour de lui. Et le mur se rapprochait, centimètres par centimètres.

   Puis Lenwë faiblit un court instant. Une de ses attaque se fit moins puissante, son geste tremblant légèrement. Niriel n'hésita pas, il saisit sa chance. Avec sa lame, il écarta d'un coup bref celle de son adversaire et voulu porter un coup à son flanc. Lenwë esquiva de peu et chercha à reprendre l'avantage, mais Niriel fut plus rapide que lui.

   En une fraction de seconde, le combat s'inversa, Niriel avait repris le dessus, et était bien décidé à tester un peu les réflexes de son compagnon, accélérant imperceptiblement entre chaque coup le rythme de ses assauts, leur force, leur vitesse. Il s'amusait comme Lenwë venait de s'amuser avec lui, avec juste un peu plus d'entrain.

   Le combat menait bon train, les assauts s'enchainaient et les épées se touchaient et se séparaient en une danse que rien ne semblait pouvoir arrêté, menés de bon cœur par les deux danseurs plongés dans leur combat à une vitesse ahurissante, ballet rendue subtile et harmonieux par cette connaissance qu'ils avaient acquis l'un de l'autre. Chacun pouvait prévoir les réactions de son adversaire, et essayait de tirer partie de cette faiblesse ou au contraire, d'éviter d'amener l'ennemi en un terrain où sa supériorité pouvait jouer un rôle important.

   Le duel semblait équitable, au premier abord. Les deux célestiens attaquaient et défendaient à tour de rôle, cherchant à prendre définitivement le dessus, le temps de placer un coup décisif. Mais Lenwë marquait de plus en plus des signes de fatigue, qu'il tentait pourtant tant bien que mal de dissimuler. Mais Niriel ne le connaissait que trop bien pour ne pas s'en apercevoir, et il comptait bien en profiter, et Lenwë, pour le moment, réussissait malgré tout à fournir un rythme assez puissant et soutenu pour obliger le brun à devoir se défendre de nouveau.

   Il avait réussi à le bloquer contre le mur de pierre, réduisant ainsi la portée de ses coup, divisant sa force d'attaque. Et pourtant, malgré ce handicap, il ne parvenait à l'atteindre, le brun toujours éternellement un moyen de bloquer sa lame.

   Lenwë voulu lui asséner un coup au genou gauche alors qu'il visait son flanc droit avec son épée, mais, au dernier moment, Niriel s'agenouilla au sol, évitant la lame qui frôla sa tête, et para le coup au niveau de son genou avec le plat de son épée et le repoussant et repoussa aussitôt la jambe, déséquilibrant son adversaire qui fit un pas maladroit en arrière, manquant de tomber à la renverse. Il se releva avant que Lenwë n'est eu le temps de se remettre entièrement d'aplomb et visa son torse. Le Célestiens, dans l'impossibilité de reprendre un appui assez rapidement, pris le partie d'accentuer son déséquilibre plutôt que de chercher à la compenser, évitant ainsi la lame qui finit malgré son geste par lui entailler le bras droit.

   D'un saut, Niriel vint se remettre au milieu du ravin avec un sourire victorieux. Lenwë se releva en se tenant le bras à l'endroit où la lame l'avait coupé, quelques minces filet de sang coulant à travers ses doigts.

   -"Eh bien, que t'arrive t'il? Tu ne tiens pas la distance ce soir!" Se moqua gentiment le brun en baissant sa garde. Le Célestiens lui jeta un regard dédaigneux avant de reprendre son épée et de se remettre en garde.

   -"Ce n'est pas encore fini." Niriel l'observa une seconde, une vague expression de surprise au fond du regard.

   -"De la main gauche? Tu ne devrais pas t'handicaper plus que tu ne l'es déjà!"

Il jouait les plaisantins, mais au fond de lui, un doute avait percé dans son esprit. Lenwë n'utilisait en général sa main gauche pour le combat qu'uniquement lorsqu'il était grièvement blessé au bras droit, ce qui n'était pourtant pas le cas... Alors pourquoi maintenant? Il n'avait pourtant remarqué rien de particulier dans ces premières minutes de combats... Ou peut-être bien une légère raideur, mais rien de bien flagrant ou d'invalidant. 'Qu'a-t-il encore à cacher, celui-là?'

   -"Tu ne devrais pas me sous-estimer."

Son sourire était provocateur, mais son regard restait droit et concentré. Mais il y avait quelque chose d'autre. Une chose que le brun n'arrivait pas à saisir dans cette expression impénétrable, qui se cachait derrière ces pupilles améthystes.

   Lenwë s'élança sans crier gare alors que Niriel, accroché à ses yeux, cherchait encore une réponse à toutes ses interrogations. Et ce n'est que grâce à son habileté et toute la spontanéité de ses réflexes qu'il parvint tant bien que mal à bloquer la lame à quelques centimètres seulement de son cou. Rapidement, il s'agenouilla et recula d'un pas pour prendre appui et se propulser sur le coté, son épée visant le flan droit du Célestien, qui évita l'attaque sans aucun problème.

  Leur regard se croisèrent un instant, juste une secondes avant qu'ils ne repartent à l'assaut. Cette fois, le combat prenait une nouvelle tournure. Ils ne se contentaient plus simplement de jouer et de se tester, et avaient définitivement mis de coté l'aspect lucratif et amusement de ce petit affrontement entre vieil amis. Cette fois, les frappe n'était plus faites pout divertir, mais bel et bien pour frapper, couper la chaire, faire couler le sang.

   La tension était à son comble alors que le bruit du métal envahissait à nouveau le canyon, bruyant, sec, froid, brutaux. Un spectateur passant devant eux n'y auraient vu que vacarme et courant d'air, métal luisant et hommes se mouvant dans le vent. Beauté incomprise, art incertain et précis.

   Mais Lenwë avait de plus en plus de mal à tenir cette puissance qu'il avait pourtant lui-même enclenché. Il pouvait sentir le mince sang couler le long de son bras droit pour venir s'écraser au sol, mais surtout cette douleur lancinante qui engourdissait son bras, son épaule, à chaque seconde qui passait. Alors, il fallait agir. Vite.

   Il bloqua une autre attaque du brun et, au lieu de reculer pour préparer à parer ses assauts suivant, avança d'un pas, appuyant avec force sur sa lame pour déséquilibrer son adversaire qui chancela de quelques pas en arrière. Lenwë profita de cette distraction pour prendre appui sur la paroi derrière lui contre laquelle il s'était volontairement laissé acculé, et bondit en hauteur, se laissant retomber de tout son poids sur l'adversaire en contrebas.

   Mais Niriel, contrairement à ce à quoi s'attendait Lenwë, ne chercha pas à esquiver le coup, mais pris à son tour appui sur le sol pour bondir à la rencontre du Célestien, le prenant par surprise et réduisant sa force de frappe. Les deux épée se rencontrèrent dans les airs, et Niriel, qui profita de la perte de puissance et de contrôle de Lenwë, le repoussa sur le coté, déséquilibrant sa chute.

    Le Célestien mis en difficulté du quitter son adversaire des yeux une seconde pour ne pas s'écraser au sol, et voulut amortir sa chute, par réflexe, avec son bras libre. Erreur qui lui couta une douleur infernale lorsqu'il percuta violement le sol. Le temps qu'il reprenne ses esprits, une pointe froide était venu se loger dans son cou, appuyant juste ce qu'il fallait pour faire sentir sa présence sans pour autant percer la peau.

   Lorsqu'il releva la tête, Niriel le surplombait de toute sa hauteur, les yeux pétillants et un sourire moqueur au coin des lèvres. Il fit lentement glisser son épée le long du cou du Célestien toujours à terre.

   -"Je crois bien que j'ai gagné."

Lenwë dégagea l'épée d'un geste du bras et se releva en prenant garde, cette fois, à ne pas forcer plus que nécessaire sur son bras blessé.

   -"Ce n'était qu'un coup de chance."

Ils firent tous deux disparaître leur épées et restèrent un moment silencieux, reprenant leur souffle. Lenwë en profita pour s'appuyer contre la paroi rocheuse, les jambes légèrement tremblante et la douleur encore présente dans son bras et qui semblait se répercuter dans le reste de son corps. Il sentait son sang battre à ses tempes avec violence, coup de tambour au milieu d'une migraine déjà accentuée par les efforts qu'il avait du fournir. Le monde ne se réduisait plus qu'a douleur et souffrance.

   -"Quelque chose ne va pas?"

 Niriel s'était rapproché de lui, encore haletant, mais inquiet pour son ami dont il était maintenant persuadé que quelque chose clochait. Le Célestiens resta silencieux, le regard dans le vide, sa main droite serrant presque convulsivement son bras blessé.

   -"Eh, Lenwë!"

Cette fois-ci, il releva la tête, clignant plusieurs fois des yeux alors qu'il ne semblait seulement prendre conscience de la présence de son compagnon à ses cotés.

   -"Ah, excuse-moi... Ce combat m'a juste mis à rude épreuve."

Le brun hocha la tête, même s'il n'était pas du tout convaincu par son excuse. Ils avaient combattu bien des fois auparavant, et malgré certains combats bien plus long et plus éprouvant, jamais Lenwë n'en était sortis aussi affaibli.

   -"Rentrons."

Lenwë lâcha tant bien que mal la falaise qui lui servait d'appui, mais sentait bien que ses jambes ne le porterait pas indéfiniment.

   -"Niriel..."

Il chercha le brun du regard devant lui, mais ne distinguait au milieu du brouillard de l'obscurité et de la douleur que de vague forme sombres aux contours flous. Il pouvait sentir ses jambes fléchir sous son poids, un peu plus à chaque pas. Et c'est au moment où il pensait s'effondrer que Niriel lui attrapa le bras pour le passer derrière son cou, lui offrant son soutien.

   -"Si tu te sentais aussi mal, tu n'aurais pas du accepter de te battre."

   -"Désolé..." 

Et il se raccrocha désespérément à cette épaule, incapable de réfléchir. Cette douleur était passagère, il le savait, et absolument pas du à la blessure que lui avait infligé Niriel. La seule chose qu'il lui restait à faire, c'était attendre.

   Attendre et tenir.

 

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Dernière mise à jour de cette page le 31/08/2008

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