Errance

   Ils sont repartis, comme ils sont arrivés. Ca c'est passé comme ça, juste un soir, juste pour s'amuser. Et moi je les regarde s'éloigner, le regard vide, sans plus savoir ni où je suis ni pourquoi. Ils s'éloignent et pas un d'eux ne me lance un regard. Et je reste pétrifiée, jusqu'à ce que leurs rires lugubres et mauvais disparaissent en même temps que leur silhouette.

   Alors je me relève, les jambes tremblantes, en priant quelques divinités qui doivent, elles-aussi dans un coin du ciel, bien rire de ce spectacle. D'un geste saccadée et rapide, je ramasse mon sac tombé à terre, le cuir trempé par la pluie qui s'abat depuis des heures dans la cité avant de m'enfuir de cette ruelle aux relents d'ordures.

   Je ne pensais pas qu'il suffisait d'une simple seconde pour changer le court d'une vie, pour que le monde se transforme en enfer. Une parole, un mot, un geste. Tel l'effet papillon, je suis maintenant la victime d'une tornade dont le battement d'aile ne fut qu'un simple refus de politesse. Comment aurais-je pu deviner l'humiliation qui allait en découdre?

 

   Je marche lentement, le regard errant sur les trottoirs, les lampadaires m'éblouissant de leur fade lueur. Les rues défilent et moi, perdue, je continue tout droit, essayant en vain d'échapper à ce labyrinthe sinueux de fer et de bêton. Mais plus j'avance et plus je m'y perds. Et plus je m'y perds, plus je tente d'oublier.

   Mon pas s'accélère. Je ne peux oublier. Comme marquée au fer rouge l'humiliation revient chaque fois plus forte, plus violente. Chaque fois, les images se font plus nettes et précises, et plus je tente d'oublier, plus les détails reviennent. Les images, les sons se mélangent et hantent mon esprit en une danse endiablée que je ne peux stopper. Et la douleur est là, dans mon âme, dans mon corps. Les larmes ne suffisent plus.

   J'essaye de me frayer un chemin au milieu du torrent déchainé du désespoir et des rochers acérés de la honte. Combat vain. L'humiliation est toujours plus forte que ma volonté. Elle s'est insinuée dans la moindre cellule de mon organisme, et chaque souffle d'air et une nouvelle cause de honte et de déshonneur.

   L'épée de Damoclès s'est abattue, coupant le seul fil auquel je pouvais me raccrocher. Je suis en train de chuter aux enfers.

 

   Je marche de plus en plus vite, le souffle court, l'équilibre instable. La nausée commence à me prendre. Autour de moi, les rares personnes encore dehors par ce temps d'orage me jettent des regards en coin. Les volets se ferment, les lumières des magasins s'éteignent. Ils savent. Ils se moquent, s'écartent. Tous savent ce que je viens de subir. J'en suis sure et certaine, je le sens. Je dois fuir d'ici. Aller là où n'y a personne! Personne pour me juger, pour me rabaisser à nouveau.

   Même les éclairs dans le ciel semblent ricaner en grondant. La pluie augmente. Le vent se met à souffler, me gifle le visage, comme pour me punir. Chaque goutte d'eau qui tombe me rajoute un poids de plombs sur les épaules. Combien de temps vais-je tenir ainsi?

   Arrêtez de me regarder! Arrêter de rire! Vous ne savez pas ce que cela fait d'être ainsi humilier!

   La corde autour des poignets. Le bâillon en travers des lèvres. L'odeur dangereusement envoutante d'illicites produits que l'on me force à inhaler. Les tremblements du corps, sursaut ultime de conscience et de peur, alors que l'on commence à comprendre que ce qui va suivre est inévitable. Et puis, le premier pas vers l'aliénation de l'esprit, le premier contact d'une main inconnue qui parcourt ces endroits interdits du corps alors que la drogue commence à faire effet. Juste assez pour que je puisse réaliser que l'être humain que je suis n'est plus qu'une bête soumise, un objet inoffensif avec lequel on s'amuse avant de le jeter comme un vulgaire chiffon usagé.

 

    Je cours à perdre haleine. Je veux échapper à ce flot d'images qui déferlent dans ma tête. Je vais me noyer. La cascade approche et je ne saurai y résister. J'entends déjà le ricanement de milles cranes qui s'esclaffent en me voyant et qui m'attendent impatiemment en bas de l'ultime chute. Je n'ai rien pour me sauver. Pas de cordage de secours pour m'éviter le plongeon.

 L'ais-je mériter? Est-ce la punition pour tout ce que j'ai pu faire? Une telle humiliation peut-elle être la réparation d'une courte vie menée comme je le pouvais? A jamais j'en porterai les séquelles, dans l'âme aussi bien que dans la chair. L'appréhension dans chaque geste, dans chaque regard des inconnus qui passent. Je ne pourrais pas vivre avec. Cette peine est trop lourde à porter.

Une lumière éblouissante transperce la nuit, un crissement de pneu brise le silence monotone de la pluie. Le son d'une trompette. Je ne comprends pas ce qu'il se passe. Le sol est froid, l'eau s'infiltre au travers de mes vêtements. La lumière, toujours là, m'éblouis. Je ne vois plus rien. Un vague claquement parvient à mes oreilles. Une voix retentit au loin, étouffée.

 

   Je dois bouger! Si je reste ici, ils vont revenir, recommencer, m'humilier à nouveau. Je dois bouger!

Mon corps reste inerte. Je ne peux plus rien faire. Un nouvel éclair déchire le ciel obscur alors que je me rends compte de ma paralysie. Le ciel se moque, insouciant de ma peur et de mon impuissance. Sur mon visage, je sens la pluie couler à flots, comme d'innombrables serpents cherchant à s'immiscer dans mon corps.

   Suis-je finalement tombé de cette cascade? La douleur aura donc eut raison de moi? Une main touche mon bras. Je veux hurler, crier mais aucun son ne sort de ma bouche. Je ne peux pas me débattre. Le contact est si froid, si dur. Je lève mon regard un instant. Ce n'est pas une main humaine. Les cranes sont finalement venus me chercher.

J'ai trouvé ce qu'il y a en bas de cette chute infinie. Cauchemars, douleurs, affliction, souffrance... Tant de maux qui s'entremêlent les uns aux autres, qui s'assemblent pour former d'immenses serpents prêts à vous mordre à tout instants.

Ce sont juste les portes de l'Enfer qui s'ouvrent à moi.

 

 

Commentaire (1)

1. Ladysabel Le 22/10/2008 à 17:08

Je connais ce texte, il me fait toujours autant frissonner...
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Dernière mise à jour de cette page le 19/08/2008

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